Mostefa Lacheraf : un grand Algérien, cofondateur de l'ANR. suite 2/2

Publié le par Alliance ANR - UDR


Mostefa Lacheraf : un grand Algérien, cofondateur de l'ANR. 


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Le Jeune Indépendant 19 décembre 2004
Colloque sur Mostefa Lacheraf
Combattant, chercheur et pédagogue

C'est hier qu'a débuté à la bibliothèque nationale d'El Hamma le colloque rendant hommage à Mostefa Lacheraf, intitulé : Algérie 50 ans après : nation, société, culture. Cette manifestation culturelle est organisée à l'initiative de l'Association algérienne pour le développement de la recherche en sciences sociales (Aadress) et de la revue d'études et de critique sociale Naqd.
Plusieurs personnalités historiques et du monde de la culture étaient présentes à ce rendez-vous, dont Rédha Malek, ancien chef de gouvernement, Mohamed Harbi, écrivain et professeur d'histoire à l'université de la Sorbonne, ainsi que des chercheurs et autres universitaires qui ont tenu à assister à cette rencontre.
Plusieurs intervenants ont abordé les différents aspects de la personnalité de cet intellectuel et chercheur algérien. El Korso Mohamed a développé le thème intitulé Lacheraf et l'histoire de l'Algérie. Quant à Soufi Fouad, il a relaté, à travers les écrits de ce chercheur et homme politique, l'histoire de l'Algérie, concentrant son intervention sur les historiens qui ont eu à côtoyer Lacheraf.
Djerbal Dahou a titré son intervention : Communautés tribales, la questions des origines. S'appuyant sur le célèbre ouvrage de Lacheraf : Algérie, nation et société, Houari Touati a apporté une lecture critique sur cet essai. Rédha Malek, ancien compagnon de Lacheraf, a apporté son témoignage en affirmant : «C'est un combattant pour la cause algérienne, un pédagogue et un brillant chercheur qui a compris la société algérienne dans toute sa diversité».
D'autres conférenciers ont abordé les questions chères à cet intellectuel, et dont il était un spécialiste, que sont ses recherches sur la paysannerie algérienne. Ce colloque, qui sera clôturé le 20 décembre 2004, permettra d'appréhender la place et la pensée de cet éminent intellectuel et de présenter aussi l'état de connaissance acquis et des questionnements actuels sur les thèmes de la nation, de la société et de la culture, sur lesquels Mostefa Lacheraf a publié de nombreux articles et ouvrages.
Né en 1917 à El-Karma, Mostefa Lacheraf est issu d'une double culture française et arabe. Il fait des études secondaires aux lycées de Ben Aknoun et d'Alger, puis à la Medersa Tha'alibiyya ; il poursuit des études supérieures à la Sorbonne.
Il adhère au Parti du peuple algérien en 1939 et rejoint le FLN dès le début de la guerre de libération. Il a exercé en qualité de juge à Bou Saâda entre 1942 et 1943. Le 22 octobre 1956, l'avion qui le transportait avec Khider, Ben Bella, Boudiaf et Aït Ahmed est détourné par les autorités françaises de l'époque.
Il est emprisonné tour à tour à Fresnes, La Santé, Les Baumettes... Placé en résidence surveillée, il s'échappe et rejoint le FLN. Il participe à la rédaction du Programme de Tripoli. A l'indépendance, il est rédacteur en chef du journal El Moudjahid.
De 1966 à 1977, puis de 1979 à 1986, il est ambassadeur d'Algérie. Homme politique, membre du Conseil national de la révolution algérienne, il collabore à la rédaction de la charte nationale de 1975-1976 ; il est ministre de l'Education nationale dans le dernier gouvernement du président Boumediène.
Critique, à la fois visionnaire et solitaire, d'une «arabisation» forcenée de l'enseignement, cela lui coûtera son poste de ministre de l'éducation. Mostefa Lacheraf a publié plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre Algérie, nation et société.
Le colloque se poursuivra aujourd'hui et demain avec des interventions d'universitaires de renom.

B. R.

L'Expression 19 décembre 2004
«DES NOMS ET DES LIEUX.MÉMOIRES D'UNE ALGÉRIE OUBLIÉE»
Lacheraf était aussi juriste

Dix années après la publication de son dernier ouvrage (Ecrits didactiques sur la culture, l'histoire de la société. Enap Alger. Edition, 1988, 366 pages) et, tout en continuant à confier, au gré de l'actualité, ses réflexions politiques, à la presse nationale, Mostefa Lacheraf nous livre ces (ses?) «mémoires d'une Algérie oubliée» ainsi que ses «souvenirs d'enfance et de jeunesse» sous le titre principal : Des noms et des lieux.
A la différence de son précédent ouvrage (et même du célèbre L'Algérie, nation et société) qui était constitué de la réunion de treize articles écrits entre 1968 et 1987, le nouveau livre se présente en un seul tenant de 335 pages.
Après un bref prologue, l'ouvrage est organisé autour de sept chapitres d'inégale importance et dont le troisième, qui est l'un des plus courts (26 pages) porte précisément l'intitulé «Des noms et des lieux», ce qui pourrait surprendre l'universitaire habitué à une construction plus académique.
Mais au-delà de ces aspects formels, ce nouveau livre est, indéniablement, d'un accès plus aisé que les écrits précédents de Mostefa Lacheraf au point où des pages entières mériteraient d'intégrer, sous le sceau de l'urgence, les manuels scolaires de tous les niveaux.
La beauté du texte et la grande diversité des thèmes traités font de l'ouvrage une source inépuisable pour tous ceux qui ont une soif d'apprendre sur cette «Algérie algérienne» que Lacheraf défend à nouveau avec davantage encore de ténacité contre tous les qawmiyyine pour qui ce concept n'est ni plus ni moins qu'une invention diabolique du général De Gaulle.
Pour nous faire partager tout ce qu'il sait de «notre vieux pays» (p. 10), de «cette Algérie des profondeurs telluriques (et) culturelles insoupçonnées» (p. 207) où même les pierres et les plantes sont «bilingues ou trilingues» (p. 147), l'auteur qui fait montre d'une générosité rare, servie par une érudition reconnue depuis fort longtemps, fait en quelque sorte flèche de tout bois.
Comme le révèle la quatrième de couverture, il s'agit «d'une somme impressionnante d'informations couvrant des disciplines aussi diverses que l'histoire, l'anthropologie, la sociologie, la linguistique, la toponymie, l'onomastique, etc.».
Aussi est-il présomptueux de rendre compte de l'ensemble de ces aspects dans le cadre nécessairement limité de cette publication.
D'autres que nous le feront ailleurs avec plus de compétence, assurément.
A notre modeste niveau, nous avons estimé plus judicieux de mettre en exergue un point particulier ayant trait à l'apport de l'ouvrage à notre discipline, en l'occurrence la science juridique, dans ses multiples branches.
C'est que, pour le lecteur juriste, la surprise fut grande tout en étant agréable de découvrir que Mostefa Lacheraf appartient, prioritairement, à la famille (dans tous les sens de ce terme) des juristes algériens auxquels il rend un hommage appuyé contribuant ainsi à mieux faire connaître un pan important de leur histoire.
Le professeur Lacheraf est connu pour être un historien. Pourtant, les premiers métiers qu'il exerça dans les années 40 et pour lesquels il avait été formé, participent de la sphère juridique. C'est ainsi qu'après avoir officié au service de l'édition arabe du Journal officiel en qualité de traducteur, l'auteur décidé d'entrer dans la justice algérienne de statut personnel, comme ses diplômes et sa connaissance du droit malékite l'y autorisaient.
Il fut d'abord nommé à la mahk'ma de Bou Saâda en qualité d'assesseur, sorte de greffier appelé «Adel» (page 178). Après quoi, il fut affecté à Mascara pour y exercer les mêmes fonctions d'assesseur-greffier de la justice de statut personnel (p. 180). Car, Mostefa Lacheraf est diplômé de la medersa d'Alger ou Thaâlibiyya qu'il fréquenta durant six années (1934-1940). Et, au-delà du savoir-faire et du savoir-acquis sur les bancs de cette institution sui generis, c'est toute une pensée et toute une culture qui se trouvent entretenues et perpétuées par cette prestigieuse école. A l'occasion de la présentation de cette medersa, l'auteur, toujours enclin à dépasser la simple recension des faits, verse au débat une intéressante réflexion autour de la force et des particularités de la pensée juridique au Maghreb et ce, en des termes qui méritent d'être reproduits in extenso tant il est difficile de résumer de tels propos.
«Ici, écrit-il à la page 294, apparaît plus ou moins tacitement la dimension juridique majeure du vieux malékisme propre au Maghreb et dont a été modelée, à certains moments, la conscience culturelle de l'intelligentsia nord-africaine au cours des siècles... Même les grands philologues et grammairiens ou lettrés de renom n'y échappaient nullement dans l'Algérie du Moyen-Age et celle de la résistance à l'occupation coloniale du XIXe siècle, pas plus, d'ailleurs, qu'un philosophe de l'envergure universelle d'Ibn Rochd (Averroes) au XIIe siècle andalou et ses contemporains et successeurs les plus illustres.»
Or, ajoute Lacheraf, «cette tradition du fiqh' et son esprit juridique particulier qui tenait, à la fois, de «l'air du temps» pour les siens, d'un legs de culture générale, d'une écologie du savoir, était relativement inconnue des Orientaux avec le même degré d'impact et de sens de la méthode, et quand nos oulémas algériens entreprirent, à la fin des années 1920, d'entrer en «réformisme» en s'inspirant du Machrek, ils négligèrent de recourir à cette spécificité intellectuelle séculaire du Maghreb et de l'Andalousie qui fit la grandeur de ces deux régions et marquait encore profondément l'histoire de la Pensée». Comme à son habitude, en quelques lignes, l'auteur nous expose l'essentiel.
Ici, il s'agit de l'histoire des idées et de la pensée dans ce qu'il appelle le sous-continent nord-africain. Ce qui particularise cette pensée, c'est précisément la place éminente qu'y occupe la science juridique, sorte de science-mère, passage obligé pour toutes les autres branches de la connaissance, grâce notamment à sa méthode dont la rigueur et la rationalité sont maintes fois évoquées par Mostefa Lacheraf. Et l'auteur de déplorer la rupture épistémologique opérée par nos oulémas qui, en allant chercher autre chose au Machreq, négligèrent de revivifier ce patrimoine et ce, contrairement à ce que fit la medersa d'Alger par exemple grâce à des maîtres émérites. C'est parce qu'il est profondément imprégné de cette culture et de cette pensée juridiques nonobstant sa fréquentation de la Faculté de droit d'Alger durant deux années ainsi que la Faculté de droit de Paris dans les années 40, que l'auteur tient par ailleurs à réhabiliter, car fréquemment décriées, les institutions judiciaires traditionnelles, plus connues sous l'appellation de «justice musulmane». C'est ainsi que sous le titre «Les magistrats de vieille tradition algérienne: hommes de culture et de combat», l'auteur rend hommage à une corporation à laquelle appartenait son père, et à une institution qui, pénétrée de discipline intellectuelle et de la rationalité juridique malékite (p. 54), a joué un rôle de premier plan dans la conservation du patrimoine et, chaque fois que de besoin, dans la résistance.
Solidement ancrée dans sa société, «la justice musulmane», comme on l'appelait conventionnellement alors, était, selon Lacheraf (p. 179) une institution à 100% algérienne. Et «c'est parce qu'on ne tolérait pas qu'elle fut autonome... en dehors de la lointaine tutelle du juge de paix français»... «qu'on a beaucoup médit de cette institution indigène». Telles sont, succinctement exposées, quelques observations à propos d'un ouvrage dont l'apport à l'histoire du droit en Algérie doit être salué, étant entendu que chacune des pistes ouvertes à cette occasion par Mostefa Lacheraf gagnerait à être élargie et plus fréquemment fréquentée.

Chérif Bennadji

Un parangon pour les intellectuels

Même à l'intérieur de l'appareil de l'Etat, Lacheraf n'a jamais renié ses principes.

Hier, s'est ouvert à la Bibliothèque nationale algérienne à Alger, le colloque scientifique «Algérie 50 ans après : nation, société, culture» qu'organisent, durant trois jours, l'Association algérienne pour le développement de la recherche sociale (Aadress) et la revue Naqd d'étude et de critique sociale sur l'oeuvre de l'intellectuel Mostefa Lacheraf.
Pour autant, le concerné a brillé par son absence. Pour des raisons de santé mais, dit-on, mais aussi, par «souci» déontologique, le concerné n'a pu assister à la rencontre qui lui a été organisée en guise d'hommage. «Nous l'avons informé, au détail près, du déroulement de la préparation de ce rendez-vous. En tant qu'intellectuels, nous avons le droit de rendre hommage à l'intellectuel, avec ou sans accord», a précisé, le sociologue Omar Lardjane, le président d'Aadress, dans son allocution d'ouverture. D'emblée, il a été convenu d'évacuer, le temps de la conférence, l'homme politique que fut, des années durant, Lacheraf, pour polariser toutes les interventions des chercheurs algériens et étrangers présents, sur son oeuvre résumée, en grande partie dans son livre Algérie, nation et société.
Daho Djerbal, directeur de la revue Naqd, est revenu, lui, sur l'état de la production intellectuelle en Algérie qui souffre, dit-il, de la main basse imposée par l'Etat sur tout ce qui émane de la société civile. A ses yeux, le colloque sur l'oeuvre de Lacheraf s'inscrit justement a contrario du discours officiel et atteste de la capacité de la société à s'investir, elle-même, et sans pour autant recourir à l'aide de l'Etat, dans la sphère intellectuelle.
Durant toute la matinée, historiens et sociologues se sont, tour à tour, succédé, pour parler, chacun avec son approche, d'un homme qui a été, s'accordent-ils à dire, l'un des intellectuels les plus probants de l'Algérie du XXe siècle. El Korso Mohamed, professeur d'histoire à l'université d'Alger, soulève, quant à lui, une question qui a plutôt pris les contours d'un grief ; il n'a pas tort d'ailleurs, l'université algérienne n'accorde pas assez d'importance à Mostefa Lacheraf. Peu de chercheurs en sciences sociales ou en histoire n'ont, à vrai dire, pris ses oeuvres comme une source documentaliste. Alors que le bon sens aurait voulu au contraire faire de ce penseur qui a été à la fois sociologue, historien, journaliste... un repère cardinal. Fouad Soufi, historien, s'est penché, pour sa part, sur la manière dont furent menés les travaux de l'histoire de Lacheraf. Bien que ce dernier ait contribué dans une large mesure à l'éclaircissement de notre histoire commune, il ne peut en aucune manière, pense M.Soufi, le considérer comme un historien au sens pratique du terme. Quoi qu'il en fût, c'est toute l'oeuvre de Lacheraf qui sera ainsi disséquée durant cette rencontre à laquelle, faut-il le rappeler, d'éminentes personnalités prendront part dont Mohamed Harbi, Christiane Chaulet Achour, Rédha Malek...

Amine GOUTALI

DAHO DJERBAL
«Son oeuvre est toujours d'actualité»

Pourquoi un colloque sur Lacheraf?
Parce qu'il s'agit d'abord d'une personnalité du monde de la culture et de la pensée contemporaine en Algérie. En tant qu'universitaires, on a essayé de réfléchir sur la manière avec laquelle nous marquons notre participation au cinquantième anniversaire du déclenchement de la révolution, car Lacheraf est l'un des plus anciens penseurs de la question sociale et nationale. Dans sa dimension intellectuelle, il a été un producteur d'idées, éditeur d'ouvrages, un homme qui a pris des positions à l'intérieur de l'appareil de l'Etat- il a été ministre et plusieurs fois ambassadeur- en parfaite conformité avec ses principes. Lacheraf n'a jamais renié ses idées pour des postes politiques. Au contraire, ses positions lui ont valu tant de déboires et de déconvenues. Il a été, je vous signale, l'un des ministres dont la présence au gouvernement a été la plus courte.

En tant qu'universitaire, comment appréciez-vous l'oeuvre de Lacheraf?
J'ai en ma possession un de ses textes qu'il avait rédigé en 1954 et que j'avais soutiré de son livre Algérie, Nation et Société. Ce document garde intacte son actualité après cinquante ans. Cela pour vous dire que le travail de Mostefa Lacheraf a traversé le temps. Il est passé d'une génération à une autre, et ce, bien qu'il ne soit pas très cité dans les travaux et les recherches des universitaires.

Justement pourquoi cet «ostracisme»?
Parce que l'université algérienne est en train de s'effondrer, donc, autant que s'effondre ce centre névralgique de la production du savoir qu'est l'université, les choses continueront à se faire en parallèle.

Amine GOUTALI

Des noms et des lieux. Mémoires d'une Algérie oubliée
(Autobiogr.) - Casbah Editions, Alger, 1998



Présentation


Ces mémoires du professeur Mostefa Lacheraf restituent l'itinéraire d'un homme à qui un effort constant et soutenu a permis de devenir un intellectuel de premier plan. Davantage encore, ils proposent des repères extrêmement précis sur plus d'un demi-siècle d'histoire de l'Algérie. Au-delà de l'autobiographie, il y a un témoignage, une analyse et une réflexion sur une société, une histoire, une culture, un enracinement civilisationnel. Cet ouvrage recèle une somme impressionnante d'informations qui en font une contribution majeure à la connaissance de l'Algérie.

Les ruptures et l'oubli
Essai - Casbah Éditions, Alger, 2004


L'Est Républicain 10 mars 2005
Violent réquisitoire contre la médiocrité

Les ruptures et l'oubli: Essai d'interprétation des idéologies «tardives de régression en Algérie», ouvrage signé par Mostefa Lacheraf et édité par Casbah Editions dénonce «l'indigence culturelle de ceux qui ont œuvré à introduire et développer une idéologie négatrice de la personnalité algérienne».
L'homme de culture et militant Mostefa Lacheraf fait toucher du doigt, dans son dernier livre de 156 pages, une situation qui n'a cessé de miner tout un pays depuis les années 80 mais surtout l'après 88 où, dira-t-il, l'Algérie, «brisée dans son élan productif et ses capacités créatrices, est devenue à perte de vue et dans tous les secteurs de l'activité humaine, un pays rudimentaire d'éternels apprentis». L'ouvrage divisé en huit parties sous-titrées, pour certaines, renvoient le lecteur à des escales importantes de l'histoire de l'Algérie indépendante «balayée par tous les vents de mauvaises passions» jusqu'à conduire son peuple au désespoir, au gouffre.
Dans ce tourbillon de violence et d'incertitude, ou sous cette «ère soi-disant démocratique ou libérale des louches accointances du pouvoir précédent avec l'aventurisme et les marchandages antinationaux et alliances contre nature et suicidaires», Mostafa Lacheraf met en évidence la valeur de deux hommes, Boumediène et Boudiaf, qui avaient pour dénominateur commun l'édification d'une Algérie prospère, loin de toute anarchie, aliénation et sous-développement.
Ces deux hommes, écrira l'auteur, «ont su prouver une nette prédisposition dynamique». Il décrit également cette montée du conservatisme «obtus et rétrograde» et ce «revanchisme» inhabituel dans les pays du tiers-monde et notamment en Algérie «présumés être religieux, plus sûrement ennemi du progrès et de l'éthique nationale de libération» qui constitue une arme sournoise, incisive et pernicieuse apte à menacer et à ébranler «la souveraineté de toute une nation et à détruire ses symboles et acquis économiques».
Dans la préface du livre, le témoignage posthume de feue Mouny Berrah, repris à la demande de l'écrivain, met en valeur les qualités et particularités de ce militant de la cause nationale et homme d'une vaste culture, soulignant que «pour découvrir Mostefa Lacheraf, son itinéraire, ses multiples parcours de poête, de critique, de sociologue, d'essayiste, de militant, il faut savoir renoncer aux repères traditionnels, à la coquetterie auto-biographique, aux chronologies ordonnées».
Chez Lacheraf, estime la préfacière, «La vie et l'œuvre se confondent, se confortent, s'étayent. C'est à l'écrit qu'il lui arrive de se livrer, pour dire un lieu de naissance, une famille, une amitié, un souvenir, mais toujours dans le soucis premier d'illustrer une idée, de défendre une thèse, de livrer une connaissance. Quand il arrive que Lacheraf parle de lui, il s'agit toujours d'une mise en contexte, d'une re-territorialisation, d'une mise en perspective, telle celle d'un film colonial vu par les yeux d'un enfant de neuf ans».
Ce militant de la cause nationale, né en 1917, a adhéré au Parti du Peuple Algérien en 1939 pour rejoindre le FLN dès le déclenchement de la guerre de libération nationale.
Mostefa Lacheraf est ambassadeur d'Algérie de 1966 à 1977, puis de 1979 à 1986. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, communications et articles sur l'histoire idéologique, politique et culturelle de l'Algérie. Ce membre du conseil national de la Révolution algérienne, du conseil consultatif national et ministre de l'Education nationale, a collaboré à la rédaction de la charte nationale de 1976.

APS


Horizons 17 janvier 2005
Réquisitoire contre l'intégrisme

De Mostefa Lacheraf, on connaît surtout le classique " Algérie, nation et société ". Cet ouvrage est en fait un recueil des articles que le militant du PPA qui mènera une longue carrière de diplomate avait publié dans différentes revues de qualité notamment " les temps modernes " et " Esprit ".
Si l'homme écrit beaucoup, intervenant surtout sur les débats culturels et rédigeant aux côtés entre autres de Redha Malek, les textes idéologiques comme le programme Tripoli ou plus tard la Charte nationale de 1976, il n'aura presque rien édité comme livres. Il a fallu attendre le début des années 90 pour que Bouchene consente à sortir certains ouvrages. Pourtant, l'homme né en 1917 à Sidi Aissa est une voix qui compte dans le champ intellectuel algérien.
De sa polémique sur le roman de Mammeri «La Colline oubliée" qu'il avait qualifié à sa sortie dans les colonnes du Jeune Musulman de "colline du reniement " à ses positions sur les problème de l'arabisation en 1977 quand "El Moudjahid" publia sa longue étude sur le sujet, il a été toujours là. De son lointain poste à Mexico où il était alors ambassadeur, il n'avait pas hésité à apporter en 1981 sa contribution au débat sur la culture alors ouvert par le FLN.
Voici que dans le sillage de la réédition de son classique suscité, Casbah édition met sur le marché un court essai qui réunit huit études parues dans la presse nationale tout au long des années 90. La réfutation méthodique et implacable de l'intégrisme "ce loup introduit dans le bergerie" court comme un fil d'Ariane tout au long de ces démonstrations qui, si elles sont alourdies par le style laborieux et les références érudites de l'auteur, n'en conservent pas moins la force et la vigueur de l'analyste qui ne se contente pas de la polémique. La culture classique musulmane, les péripéties de la grande fitna qui vit la défaite de Ali et l'ascension de Moawiya n'ont pas de secrets pour lui. Fervent défenseur de la patrie algérienne qui paya chèrement sa liberté, il s'oppose à la sectaire " qawmiya" qui s'abreuve à l'idéologie du Baath moyen oriental.
"La tentative de salut, écrit-il, consistera à s'en tenir au sentiment national , à revenir au patriotisme en dehors de toute exaltation " doloriste " sectaire ou intolérante et en fin de compte à préférer dans nos choix la géographie à l'histoire et la société à la nation mère abusive " ( P78 ).
Très sévère sur le bilan de la décennie 80 qualifiée tour à tour " de gigantesque trou noir " et dressant son inventaire de cauchemar, celui qui n'hésita pas avec le retour de Boudiaf à intégrer le Conseil consultatif en chantre de l'algéranité pervertie et reniée démonte la supercherie de l'intégrisme. A L'échelle du monde arabe ou se referant à une longue étude du journaliste égyptien Haykal parue à la veille de la guerre des six jours, il y perçoit une collusion entre les Américains et leurs valets, monarchies arabes opposées à l'émancipation des peuples et à l'avènement d'ordres démocratiques et plus justes. La guerre du Golfe de 1991 n'est à cet égard qu'un remake de ces tentatives d'asservissement et une illustration de la félonie des régimes arabes.
Mais le mérite fondamental de ce petit livre est de montrer comment l'intégrisme algérien tente d'occuper des lieux, une mémoire d'où il a été exclu depuis l'apparition des Zirides.
"Une religiosité habile et calculée veut se substituer à une religion ancestrale sobre et fervente ( p 135 ) et c'est " tout ce patrimoine et notamment écrit Lacheraf que le passé algérien avait réalisé à l'aide d'une juste adéquation entre apports spirituels, acquis sunnites de toujours règles malékites de saine rigueur,élaboration éclairée et patiente qui se trouve menacée par " une religiosité étrangère et tranchante par ses excès démonstratifs, exhibitionnistes, intolérants, hystériques et bavards sur la norme maghrébine"(P 136). En contrepoint des richesses locales et immémoriales, Lacheraf fait avec brio le procès de cet "Ersatz " de religion mercantiliste et tactique.
"La révolution du 1er Novembre, écrit ce vieux militant du PPA qui fut emprisonné après le détournement de l'avion transportant des dirigeants en Octobre 56, a fait le choix rationnel et difficile de mener la lutte armée en ne rompant jamais avec le sentiment religieux mais en ne l'exploitant à aucun moment pour une cause dont les objectifs requéraient l'utilisation de moyens appropriés organisationnels militaires et sociaux ".
"Même ajoutera-t-il l'association des ulémas ne fit rien pour exploiter le sentiment religieux du peuple et admit la séparation des ordres religieux et politiques pour la bonne et simple raison qu'ils n'étaient opposés l'un et l'autre ,ni en conflit ouvert ni tacite ".
L'outrage à l'identité et à la religion de ce vieux pays dont on veut fausser la sensibilité millénaire est venu de la démagogie religieuse et de la médiocrité scolaire. La conclusion est sans appel dans cet essai dont deux études sur les raisons et les visées de l'émergence des idéologies régressives sont d'une lecture agréable et hautement instructive.
" Si l'islam était apparu sous ce visage au VII eme siecle, jamais il n'aurait converti l'Afrique du nord".
Les ruptures et l'oubli de Lacheraf 156 pages édition casbah 290 DA

R. Hammoudi

Mostefa Lacheraf, intellectuel et homme politique algérien
LE MONDE

Mostefa Lacheraf, personnalité de la vie politique et intellectuelle algérienne, est mort à Alger, vendredi 12 janvier, à l'âge de 89 ans.

Né dans l'Algérois le 7 mars 1917, Mostefa Lacheraf avait bénéficié d'une double culture, arabe et française, très poussée. Elle était le fruit d'une éducation qui l'avait amené à fréquenter successivement le lycée puis la medersa (université religieuse) d'Alger avant que des études supérieures ne le conduisent à la Sorbonne, à Paris.


Rédacteur de l'Etoile algérienne, le journal de la Fédération de France du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), le jeune enseignant qu'il est devenu va prendre ses distances avec l'organisation à la fin des années 1940. C'est dans des revues qu'il fera dès lors connaître ses positions (Esprit, Les Temps modernes, Présence Africaine).

Professeur dans le secondaire, Mostefa Lacheraf est un nationaliste qui, de sympathisant du Front de libération nationale (FLN), va progressivement devenir un militant jusqu'à se mettre en congé de l'Education nationale et quitter son domicile parisien, en novembre 1955, pour l'Espagne où il entre en contact avec Mohamed Khider, l'un des principaux leaders indépendantistes.

C'est alors que l'histoire le rattrape. Hasard de la vie, ce militant presque anonyme est dans l'avion à bord duquel se trouvent les grandes figures du nationalisme algérien (Ben Bella, Boudiaf, Aït-Ahmed, Khider) qu'interceptent les autorités françaises le 22 octobre 1956. Comme eux, il est incarcéré.

Dans l'Algérie indépendante, Mostefa Lacheraf est nommé ambassadeur en Argentine (1965) avant que le président Houari Boumediène ne l'appelle à ses côtés (comme conseiller aux affaires culturelles), puis lui confie le ministère de l'éducation nationale (1977). Cet intellectuel ne sera pas le ministre d'une arabisation mal conduite. La responsabilité en incombe à ses successeurs qu'il ne se privera d'ailleurs pas de critiquer vertement leur reprochant leur démagogie. Homme de caractère, Mostefa Lacheraf fut également un adversaire résolu du président Chadli dont il critiqua sur le tard la politique jugée trop laxiste.

Il allait être tout aussi sévère à l'encontre des islamistes lorsque, à la fin des années 1980, ceux-ci semblaient sur le point de s'emparer du pouvoir à Alger. Il se rangea résolument dans le camp des éradicateurs. En revanche, il ne s'est jamais exprimé sur l'actuel chef de l'Etat, Abdelaziz Bouteflika. Homme de culture, Mostefa Lacheraf a publié de nombreux ouvrages dont certains en France (Chansons de jeunes filles arabes, Seghers, 1954). C'est également le cas d'Algérie, nation et société, (Maspéro, 1965), son ouvrage le plus connu et le plus important.
Jean-Pierre Tuquoi
Article paru dans l'édition du 21.01.07

L'Algérie: nation et société
(Hist.) - Casbah Editions/Maspero, Paris, 1965



Présentation

Nation-Etat ou nation-communauté ou simple patrie solidairement agissante, et par cela même «nationale», quelque chose existait qui a permis à l'Algérie de s'opposer, au cours de 130 ans, à une grande puissance impérialiste et la forcer, en définitive, à capituler. Quand, pour un problème analogue, Lucien Febvre parle de l'idée de nation dans la France du XVIII è siècle, on est porté, au moins par modestie, à partager son point de vue en l'appliquant au cas précis de l'Algérie.
«L'Algérie, nation et société», dont la première parution, en 1965, aux éditions François Maspero a été saluée par la classe intellectuelle de l'époque comme un événement, est un recueil d'études et de réflexions de Lacheraf sur différentes problématiques liées à l'histoire de l'Algérie. D'une lucidité remarquable, elles portaient sur des thèmes qui étaient et restent encore aujourd'hui d'une actualité certaine. Leur publication, à l'époque, était un acte de courage politique. On relèvera, entre autres titres : Colonialisme et féodalité, Quelques aspects méconnus de la révolution algérienne, Mésaventures de l'Algérie indépendante et triomphe de l'unité, Réflexions sociologiques sur le nationalisme et la culture en Algérie.
L'ouvrage demeure une référence incontournable pour qui veut aujourd'hui s'informer des questionnements autour des centres d'intérêt majeurs de l'histoire de l'Algérie durant la seconde moitié du 20ème siècle.
Mostefa Lacheraf est né le 7 mars 1917 à Sidi-Aïssa. Diplômé de la médersa Tha'àlibiyya d'Alger et de l'université de la Sorbonne à Paris, il rejoint très tôt le mouvement nationaliste et collabore à la presse clandestine du PPA-MTLD. Arrêté le 22 octobre 1956 lors du détournement par les autorités françaises de l'avion qui transportait la délégation du FLN en compagnie de laquelle il effectuait le vol de Rabat à Tunis, il ne sera libéré, pour raison de santé, et placé en résidence surveillée qu'à la fin de l'année 1961. Il parvient à sortir clandestinement de France et gagne le Caire et Tunis. Membre du CNRA (Conseil national de la révolution algérienne), il participe à l'élaboration du programme de Tripoli.
Ambassadeur de carrière à partir de 1966, Mostefa Lacheraf est nommé ministre de l'Education nationale en 1977, avant de revenir à ses fonctions diplomatiques en 1979. En 1986, il prend finalement sa retraite qu'il interrompt lorsqu'en 1992, le président Boudiaf le désigne en qualité de membre du Conseil consultatif national.


El Watan 16 décembre 2004
Entretien avec Dahou Djerbal et Omar Lardjane
« Lacheraf est une référence essentielle »

Pourquoi un colloque sur Mostefa Lacheraf ?
Omar Lardjane :Parce que Mostefa Lacheraf est un point de référence essentiel du fait de son livre Algérie, Nation et Société, pour toute la génération d'universitaires, de chercheurs, d'intellectuels des années 1960 jusqu'à maintenant. Parce qu'il nous a aussi permis de penser le Mouvement national, de penser l'Algérie, à travers des concepts et non pas seulement à travers les discours idéologiques et les discours politiques. A travers la lecture d'Algérie, Nation et Société, beaucoup d'entre nous ont réussi à avoir une saisie conceptuelle du Mouvement national et de la guerre de Libération.
Il nous a beaucoup marqués, même si, paradoxalement, très peu le citent dans leurs travaux et pratiquement personne n'a fait une étude des écrits de Mostefa Lacheraf. Le signe le plus évident de cette influence profonde : lorsque nous avons sollicité les chercheurs et les universitaires pour ce colloque, nous leur avons précisé qu'il était attendu d'eux qu'ils présentent leurs recherches sur l'Algérie, sans nécessairement parler de Lacheraf. 90 ou 95% d'entre eux nous ont répondu qu'ils avaient depuis longtemps un rapport avec Lacheraf et ont, de ce fait, choisi de faire un travail sur lui.
Mostefa Lacheraf est une personnalité nationale très importante, pas seulement en tant qu'intellectuel, mais aussi en tant que quelqu'un qui a accompagné le Mouvement national depuis la fin des années 1930 au sein du Parti du peuple algérien (PPA). Après 1962, il a le plus souvent joué un rôle, non pas de décideur, mais de réflexion et d'orientation au sein de l'Etat algérien. C'est donc quelqu'un auquel l'Etat algérien doit rendre un hommage.
Ce que nous avons voulu faire, en ce qui nous concerne en tant qu'intellectuels, c'est de rendre un hommage à un intellectuel. Dans ce colloque, l'aspect et les positions politiques de Lacheraf ne nous intéressent pas tellement, sinon comme objet d'étude. L'autre aspect est que, avec nos collègues du comité d'organisation, en l'occurrence Mohamed Benguerna, Abdenasser Djabi, Mustapha Madi, nous nous intéressons depuis une dizaine d'années aux élites algériennes.
Le problème des élites intellectuelles dans notre pays est un gros problème. Nous l'avons perçu de manière dramatique dans les années 1990 par les assassinats d'intellectuels, ce qui nous a poussés à nous interroger sur leur statut. Il ne faut pas oublier que, depuis 1830, l'Algérie a perdu régulièrement la sève de ses élites intellectuelles par des émigrations et des massacres.

Quelle est l'attitude fondamentale du pouvoir politique et de l'Etat vis-à-vis de ces élites ? Est-ce que cet Etat a conscience de leur importance ? On a l'impression quelquefois que notre Etat se désintéresse d'elles totalement.
Dahou Djerbal :Deux dimensions sont très galvaudées aujourd'hui quand on lit la presse. La première, c'est le savoir savant, le savoir scientifique. Tout le monde se targue d'être spécialiste de quelque chose, tout le monde écrit sur tout et sur rien d'une manière très superficielle, sans avoir fait vraiment un travail. Avec Mostefa Lacheraf, on est en plein dans ce que l'on pourrait appeler une culture savante, mais aussi dans une culture scientifique forgée au fur et à mesure dans les grandes écoles, ensuite par son travail de recherche des sources, d'archives.
On trouve chez lui cette attitude par rapport au savoir qui est de plus en plus rare maintenant. Donc, nous avons voulu rendre hommage à ce travail de savoir savant, de savoir scientifique, qui s'est déroulé sur plus de cinquante ans et qui a marqué toute une époque, particulièrement celle de l'Algérie des années 1950 jusqu'à aujourd'hui. L'autre dimension galvaudée est celle de l'intellectuel. Aujourd'hui, tout le monde devient intellectuel. Depuis qu'on a commencé avec la période terroriste à tirer sur des gens plus ou moins considérés comme des intellectuels ou qui sont devenus de ce fait considérés comme tels, des journalistes, des universitaires, des personnalités scientifiques.
Donc, on a commencé à distribuer le titre d'intellectuel à tort et à travers à tout le monde, qu'il soit écrivain, poète ou même universitaire. Ces activités de production culturelle ou scientifique ne suffisent pas à définir une personne dans sa dimension culturelle. Or avec Mostefa Lacheraf, nous avons vraiment une figure de l'intellectuel qui ne se réduit pas à une spécialité, à une profession, à une activité, mais qui couvre un champ extrêmement large, un champ de savoir, un champ d'expression, d'expression non pas savante et ésotérique, réduite à une petite minorité, mais d'expression qui touche des générations entières de l'Algérie contemporaine, en particulier la génération de l'indépendance.
Enfin, ce n'est pas seulement à ce titre qu'il apparaît comme une figure de l'intellectuel, c'est aussi pour le fait qu'il a mis en œuvre ses idées sur le terrain, sur le terrain de la polémique, du débat, mais aussi sur le terrain politique. Il a pris parti sur des questions essentielles, brûlantes, de l'Algérie contemporaine, de l'Algérie indépendante, des questions de culture, d'histoire, d'éducation. A chaque fois, ses prises de position lui ont valu des déboires, des déconvenues, de la censure, une répression, des invectives, des attaques personnelles et parfois même des menaces.
Donc, c'est à ce titre que nous considérons que Mostefa Lacheraf vaut la peine qu'on fasse aujourd'hui un hommage à toute son œuvre, mais aussi à son itinéraire en tant qu'homme de savoir et en tant qu'homme de culture.

Pourquoi Mostefa Lacheraf reste-t-il méconnu et ses œuvres pas beaucoup citées, notamment par les universitaires ?
D. D. :Parce qu'il fait partie de gens qui dérangent, de gens qui ont des attitudes, des opinions, des idées, pas celles du consensus, de l'idéologie dominante, de l'idéologie officielle, qu'on va retrouver dans les chartes, dans la Constitution, dans les discours du parti unique. Ceux qui ne sont pas d'accord avec ces idées sont exclus du champ médiatique, ils sont mis sous silence. Les travaux de Mohamed Harbi FLN, Mirage et réalité sont restés des années censurés en Algérie. Et c'est parce qu'ils ont été interdits, entre autres raisons, qu'ils ont connu ce grand retentissement. De même que ce qui a été fait pour des historiens ou des sociologues, restés méconnus pendant longtemps, de même pour Lacheraf, sortant quelque part du consensus, sortant du discours officiel, du parti unique, de l'Etat, du cérémoniel, de la propagande, qu'il a dérangé. C'est pour cela qu'on l'a très peu lu, très peu connu.

O. L. :Je suis d'accord avec ce qu'a dit M. Djerbal, car c'est ce qui est remarquable chez Mostefa Lacheraf. C'est un intellectuel qui a toujours été proche du pouvoir, mais il n'a jamais été un homme de pouvoir. Il a eu continuellement des conflits : en 1964, il y a eu une grande polémique qui s'était développée dans l'hebdomadaire Révolution Africaine entre les intellectuels autour de positions défendues par Lacheraf sur la question de la langue et sur la question de la culture.
En 1968, ses positions ont choqué, elles ont été l'objet de débats au premier colloque national sur la culture. Il revenait à rebrousse-poil sur le discours héroïsant, le discours populiste sur la culture algérienne, en montrant que cette culture était très touchée, qu'il ne fallait pas faire le culte du retard et des carences de notre culture, y compris des cultures paysannes. En 1978, sur la question de l'école et sur celle de la langue, il a été l'objet d'attaques très dures. Dans les années 1990 vis-à-vis de l'islamisme, il a eu des positions très fermes.
On peut ne pas partager ses idées, mais on ne peut qu'admirer sa fermeté de conviction et de position. On peut se demander s'il n'a pas eu raison, bien avant les autres et contre les autres, sur ces questions, y compris ceux qui étaient les plus proches de lui. Si ceux-ci ne l'ont pas compris, c'est qu'ils ont été rebutés par ses positions tranchées, parce qu'on peut, peut-être, lui reprocher de ne pas avoir pris de gants, de n'avoir pas été assez politique, en faisant les alliances qu'il fallait pour faire passer ses positions.

Le colloque vise à rendre hommage à Lacheraf l'intellectuel. Est-il possible de séparer l'intellectuel de l'homme politique, engagé ?
O. L. :On peut s'intéresser au parcours politique de Lacheraf, mais on le ferait comme des intellectuels, des chercheurs. Nous ne sommes pas membres d'un parti ou d'un courant politique qui aurait Lacheraf comme chef de file. Il est vrai qu'on ne peut pas séparer l'intellectuel de l'homme politique. Mais ce à quoi nous voulons rendre hommage, c'est à l'intellectuel qui a fait l'effort, tout en étant un politique d'un genre particulier, de penser sa pratique et d'offrir à tous les autres intellectuels algériens une conceptualisation des problèmes profonds qui se posent à la société algérienne.

D. D. :Il y a eu beaucoup de personnalités algériennes qui ont été des politiques, qui ont eu des positions politiques, comme lui, qui ont été des cadres du FLN, donc qui ont eu à prendre des positions politiques, mais n'ont rien laissé sur le plan intellectuel, sur le plan des écrits, sur le plan du savoir. On peut se souvenir de leurs positions politiques par rapport au coup d'Etat du 19 juin 1965, au régime de Boumediène, au régime de Chadli et des présidents qui leur ont succédé.
Mais, pour l'instant, à notre connaissance, ils n'ont rien laissé qui puisse soulever des débats sur le plan intellectuel. Il y a donc des hommes politiques qui ont marqué l'histoire politique de l'Algérie, mais qui n'ont pas marqué son histoire intellectuelle. Inversement, il y a des intellectuels, nombreux eux aussi, qui ont écrit, publié, qui ont marqué l'histoire culturelle ou l'histoire savante de l'Algérie indépendante, mais ils n'ont pas eu d'impact sur la décision politique. Avec Mostefa Lacheraf, on se retrouve devant quelqu'un qui est dans le FLN, qui a une pensée intellectuelle, qu'il a défendue et mise en œuvre à l'intérieur du système gouvernemental.
Il a été membre de plusieurs gouvernements de l'Algérie indépendante et, à ce titre, c'est quelqu'un qui l'a fait à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de l'appareil gouvernemental, contrairement à d'autres qui l'ont fait dans l'opposition. Il a pensé, il a écrit, mais il a aussi agi en tant qu'homme politique et c'est pour cela que c'est indissociable.

Quelle est la portée de ses œuvres sur la communauté scientifique ?
O. L. :Quand on a proposé à des universitaires et à des chercheurs, qui n'ont jamais fait d'articles sur Lacheraf, qui l'ont très rarement cité dans leurs recherches, de contribuer à ce colloque, cela a été pour eux comme un déclic, puisqu'ils avaient lu Lacheraf en permanence. Cela les avait inspirés, les avait amenés à adopter une démarche particulière sur leur objet d'étude, c'est-à-dire la société algérienne. Je parle des historiens, des sociologues, des psychologues, des gens de la culture aussi.
Lacheraf a été pour eux un point de repère très important, positivement ou négativement. Mais il n'a pas été perçu comme un point de repère académique, quelqu'un qu'on cite dans les travaux, dans les thèses, hormis ceux qui ont travaillé sur la question de la littérature.

D. D. :Pour ce qui est de l'influence, le dernier livre de Mostefa Lacheraf Des noms et des lieux, Mémoires d'une Algérie oubliée, dans lequel il aborde la question des noms de lieux et des noms de personnes et les transformations qu'ils ont connues dans l'histoire de l'Algérie, a donné naissance à des travaux de recherches importants sur la toponymie et sur l'hagionymie. Ces travaux vont être présents durant ce colloque par Farid Ben Ramdan pour l'Oranie et par l'équipe formée autour de Fatma-Zohra Guechi pour le Constantinois.
Cette question de l'intérêt des noms est certainement appelée à se développer, car elle a une importance décisive. Farid Ben Ramdan a rappelé dans un séminaire récent que les Français, après 1830, se sont toujours opposés à ce qu'il y ait un relevé de la toponymie algérienne. Parce que les idéologues de la colonisation voulaient montrer que l'Algérie, et l'Afrique du Nord, était dans son fond romaine et qu'elle a été peu transformée par l'Islam, alors qu'en réalité la toponymie montre la profondeur de l'amazighité, puis l'adjonction de la langue arabe sur elle.
Là, de nouveau, nous avons une branche qui est en train de se développer dans la recherche universitaire grâce au livre de Lacheraf.

Comment peut-on le réhabiliter ?
O. L. :D'abord, il y a l'édition de ses œuvres. Algérie, Nation et Société qui va sortir ces jours-ci. Un deuxième livre, un recueil de ses articles de presse des années 1990, va également sortir bientôt. Lacheraf a fait beaucoup de préfaces, certaines sont de véritables petits livres, comme celle du livre de Boualem Bourouiba sur le syndicalisme algérien. La préface au livre de Christiane Achour, Abécédaire de devenir, est aussi très longue.
Il y en a une dizaine. Ce sont de véritables analyses où il aborde des thèmes qui ne sont pas abordés par ailleurs, comme dans la préface au livre Thamurt Imazighen de Ali Zaamoum où il s'est positionné pour la première fois par rapport à l'amazighité. Il a aussi un texte en arabe important, une allocution faite au congrès sur Ibn Rochd en 1978. Tous ces textes, il faut les remettre en circulation en français et en arabe de façon à ce que les jeunes chercheurs et les jeunes universitaires en prennent connaissance, pour les aider à comprendre leur société, à comprendre l'histoire de leur société.



Source :
http://mostaganem-anr-bechikh.blogspot.com

Publié dans Hommage

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