Mostefa Lacheraf : un grand Algérien, cofondateur de l'ANR. partie 1/2

Publié le par Alliance ANR - UDR

lundi 23 avril 2007

Mostefa Lacheraf : un grand Algérien, cofondateur de l'ANR.

 


El Watan - 18 janvier 2007
Les chemins de l'érudition

Pays de «longue peine», pays du «flanc de la dune où glissent les fennecs», pays «des parfums des riadh algérois, des patios fleuris de Blida où poussent l'oranger, le jasmin et la menthe vivaces».

Le pays de Lacheraf, celui qui de l'Algérie, nation et société à Des noms et des lieux n'en finit pas d'être dit, s'est d'abord esquissé en poésie. Petits Poèmes d'Alger (1947) et Poèmes d'ailleurs, de la prison de Fresnes par exemple... Poèmes de femmes qu'il ramène au patrimoine avec sa traduction : des Chansons des jeunes filles arabes (1953). Poésie des contes, qu'il restitue à la culture avec une autre traduction : Le chasseur, la femme et les fauves. Poésie mystique de la tradition soufie qu'il offre au lecteur algérien dans sa traduction d'Ibn AI Farid.
Que l'on aborde l'Algérie par sa littérature, on y rencontrera Mostefa Lacheraf, dans le texte ; c'est là que tout a commencé... A moins qu'on ne l'y croise dans ses invitations à fréquenter d'autres poètes, Jean Sénac ou Anna Greki, dont il a préfacé des recueils. Kateb Yacine auquel il rend hommage en ces temps troubles où la culture officielle le maintient en clandestinité. Que l'on aborde l'Algérie par le cinéma, on y rencontrera Mostefa Lacheraf.
L'homme et le critique. Lui, si peu enclin à parler de lui-même, le voilà, enfant, recevant, à neuf ans « le baptême du cinéma ». « Dans ce petit village reculé des Hauts-Plateaux algériens, dans le sud-est du Titteri et aux abords du Hodna, j'ai reçu le fameux et désormais classique baptême du cinéma, à savoir L'Entrée en gare d'un train ». Voilà pour l'élément autobiographique. A la phrase suivante, le lecteur en est déjà à suivre son analyse de l'intrusion d'un art nouveau dans une société bédouine.
On le retrouve, plus loin, jeune lycéen, fréquentant le cinéma La Perle dans le quartier de la Marine. A la phrase suivante, le lecteur en est à se délecter de l'une des plus belles lectures du cinéma colonial. Aussi, pour découvrir Mostefa Lacheraf, son itinéraire, ses multiples parcours de poète, de critique, de sociologue, d'essayiste, de militant, il faut savoir renoncer aux repères traditionnels, à la coquetterie autobiographique, aux chronologies ordonnées. La vie et l'œuvre se confondent, se confortent et s'étayent.
C'est à l'écrit qu'il lui arrive de se livrer pour dire un lieu de naissance, une famille, une amitié, un souvenir, mais toujours dans le souci premier d'illustrer une idée, de défendre une thèse, de livrer une connaissance. Quand il arrive que Lacheraf parle de lui, il s'agit toujours d'une mise en contexte, d'une re-territorialisation, d'une mise en perspective, telle celle d'un film colonial vu par les yeux d'un enfant de neuf ans. Ceci, comme point de départ s'entend.
L'enfant a tôt fait de s'effacer pour faire place à un rapprochement peu ordinaire, un choc d'idées dont il a le secret : quel lien établir entre Le Diamant vert, film colonial tourné en Algérie et Le voleur de Baghdad ? Ou encore, quelle parenté entre la première version des Mille et Une Nuits et celle de Pasolini ? La démonstration passe par l'esthétique du XVIIe siècle européen et par les Maqamat de Hariri. C'est cela Mostefa Lacheraf, cette faculté unique de vous entraîner, à partir d'un souvenir d'enfance, sur les pentes escarpées de l'érudition, les chemins difficiles des remises en question, les moments de l'élaboration théorique, sans pour autant vous donner le vertige.
S'il fallait, à travers son œuvre, résumer l'homme, c'est en cette faculté unique de prendre son lecteur par la main, de ne jamais l'abandonner en route, surtout quand la route va d'Alger à Damas, de Versailles à Londres, de Sidi Aïssa au Caire, d'une bibliothèque à l'autre, de l'hôtel Aletti à l'Istanbul d'Attaturk, avec des haltes chez Mohamed Abdelwahab, les conteurs du bord du Nil, Chahine et Pontecorvo. Un merveilleux voyage, en guise d'introduction, au sens où l'istikhbar annonce un plaisir à venir.
En matière de cinéma, le plaisir c'est la lecture que Lacheraf fait, à la lumière de la culture universelle, du cinéma algérien. Entre-temps, l'enfant a grandi et son chemin croise celui de la résistance. Inutile de chercher dans l'œuvre un quelconque parcours d'ancien combattant. Le parcours du militant appartient à l'histoire. Que l'on aborde l'Algérie par son histoire, on y rencontrera Mostefa Lacheraf. Au PPA puis au MTLD, dans tout ce que compte la presse clandestine de l'époque, dans les instances dirigeantes du mouvement national puis à la base pour cause de désaccord sur les principes.
A la base, c'est-à-dire, encore et toujours, sur le front de l'écriture, de la polémique, de la restauration du droit dans Les Temps Modernes, Esprit, Présence Africaine. Polémiste et propagandiste dans un témoignage posthume, toute la noblesse des termes. Le 22 octobre 1956, l'histoire, qui ne s'y trompe jamais, le récupère pour la postérité et tous les manuels : l'avion qui le transportait avec Khider, Ben Bella, Boudiaf et Aït Ahmed est, dans le premier détournement médiatique, arraisonné par la France.
Il fait le tour des prisons coloniales, Fresnes, La Santé, Les Baumettes... Placé en résidence surveillée, il échappe à ses geôliers, rejoint le FLN et retrouve, mais est-ce un hasard, Nazim Hikmet dans un congrès où siège aussi Ben Barka entre autres. Entre-temps, il aura participé à la rédaction du Programme de Tripoli. A l'indépendance, il est rédacteur en chef d'El Moudjahid. Là où, à l'époque, s'élabore le débat d'idées. Une expérience et une vision nationale dont l'Algérie, nation et société constitue la somme, en ce sens qu'il s'agit de rendre compte de l'histoire non pas en tant que « faits épisodiques et gratuits », mais en tant que « souci de rétablir la vérité de l'intérieur ».
Il écrit : « Ne pouvons-nous pas admettre que cette vue de l'histoire la plus immédiate, conçue dans une sorte de priorité contraignante qu'on accorde, en de rares moments, à une cause politique qui s'identifie à la lutte pour la libération du pays, implique d'emblée la remise en question d'un ensemble de vérités officielles et relève, par-là même, qu'on le veuille ou non, du mouvement qui la détermine parmi d'autres éléments de légitime réfutation ? » Puis le voyage reprend, c'est-à-dire le cheminement théorique, à l'épreuve de la culture universelle. Quant à la légitime réfutation, elle va s'exercer dans la critique à la fois visionnaire et solitaire d'une « arabisation » forcenée de l'enseignement.
L'épisode lui vaudra son poste de ministre de l'Education et, incontestablement, la reconnaissance des générations à venir pour ce que sa vision portait de futur face à la chape démagogique du « bréviaire baâthiste » comme il le nomme dans Des Noms et des Lieux. Que l'on aborde l'Algérie par son identité et on y rencontrera Mostefa Lacheraf, d'abord dans l'intégralité de l'œuvre mais en particulier dans ce joyau que constitue Des Noms et des Lieux. Mémoires d'une Algérie oubliée. Dans la douceur d'une histoire nationale racontée à son petit-fils débute un autre voyage. Un trajet épique d'Egypte en Andalousie où, plutôt que l'autobiographie, c'est la méthodologie qui se raconte.
Le point de départ de l'œuvre ; le secret de sa focalisation ; le moment où les sciences sociales forgent leur corpus national. La société algérienne comme objet d'étude de la sociologie algérienne - maintenue, soit dit en passant, en clandestinité par la culture officielle. Cette possibilité de lire aujourd'hui sa société à l'éclairage d'une grille conceptuelle qui lui va comme un gant, c'est à Lacheraf que la sociologie la doit. Que l'on aborde l'Algérie la tête dans les étoiles et on y rencontrera Mostefa Lacheraf, dans son introduction à la lecture de Nedjma : « Ce sont donc, à la fois, cette force du souvenir non délibéré, et ce révélateur d'une vérité fondamentale du pays, qui caractérisent l'œuvre de Kateb Yacine et singulièrement Nedjma. »
La force du souvenir non délibéré et la vérité fondamentale du pays, comme dans l'œuvre de Lacheraf.
Mouny Berrah
Initialement paru dans le journal Le Matin, en date du 17 octobre 1999, ce texte a été repris en ouverture du livre précité édité en 2004 par Casbah Editions. Le titre, pris dans le corps du texte, a été retenu par la rédaction.

L'Expression - 17 janvier 2007
Possibilité de lire notre société

C'est dans les écrits de Mostefa Lacheraf que les Algériens goûteront les charmes de leur identité.

Depuis quelque temps, on le savait malade, mais son trop long silence commençait à inquiéter ses proches, ses amis, ses lecteurs assidus. Dieu l'a rappelé à lui, samedi 13 janvier...Mostefa Lacheraf avait quatre-vingt dix ans.
Un de nos aînés, nous a ainsi quittés au moment où se déroule l'inauguration d'«Alger, capitale de la culture arabe 2007». Ah! s'il avait pu être là, parmi nous, mais quelle digne raison, autre que son amour pour cette ville (qu'il a célébrée avec passion dans «Des noms et des lieux») et pour la Casbah natale de sa mère, l'aurait poussé à y être? Lacheraf, l'intellectuel, le militant, le politique, l'idéologue, l'écrivain, le poète, le critique, le sociologue, le pédagogue, le chercheur,... le penseur nous aurait alors communiqué, parfaite institutrice, sa sensibilité, faisant appel à ses souvenirs d'enfance et s'émerveillant encore: «À évoquer l'Alger de ces temps-là [1925-1930], à travers sa vie traditionnelle, c'est, avant tout, suggérer une esthétique, une façon d'être sinon de penser.
Dans ce double domaine et strictement là, Alger était alors, par maints aspects, et en dehors de la ville européenne, ce qu'il avait été, à peu près, un siècle auparavant. L'architecture, le mobilier, la décoration des maisons, les parures, le costume féminin et parfois celui des hommes âgés et des enfants, la table, les réjouissances, la musique et les mille petits riens de l'organisation domestique, l'atmosphère générale de certains marchés de la Casbah et le style même de certains métiers et professions: une civilisation entière, cantonnée sur les hauts de la cité et notamment dans les cours intérieures, les patios, les ruelles, résistait comme un dernier carré sur le champ de bataille de la défaite.
[...]
En gros, toute cette culture, contrairement à celle des ruraux qui subissait davantage les atteintes du colonialisme et de l'aliénation agraire, avait des traits élaborés, une physionomie nationale classique due à l'action presque ininterrompue des artisans, des architectes, des musiciens. Trois catégories parmi d'autres qui peuvent donner sa spécificité à une culture ou à une sous-culture selon le degré d'avancement ou de stagnation, et qui la donnaient encore, effectivement, au milieu algérois de vieille souche en ces années 1930 ou un peu avant.»
Dans son livre Les ruptures et l'oubli, il nous précise de nouveau le sens de ses interventions dans le champ absolu de la Révolution algérienne et dénonce légitimement les dérives multiformes provoquées par l'ignorance politique «des réalités et limites objectives du pays, de son passé, de la psychologie de son peuple et, surtout, de sa propre religion, et bien sûr des intentions politiques à long terme».
Dans cet «essai d'une interprétation des idéologies tardives de régression en Algérie», il y a beaucoup de cette gouaille, oserais-je dire, de Lacheraf, mais gouaille populaire et paysanne, forcément culturelle et innovante, une gouaille de bon sens, riche en visions éclairantes, en préceptes fulgurants, en propositions pertinentes pour contribuer à la juste mise en équilibre de l'Algérie sortie d'une longue nuit coloniale, de sept années de guerre de Libération nationale, et, de surcroît, allant subir, post-indépendance, des dérèglements politiques, économiques, sociaux, éducatifs, religieux, dans son fonctionnement. Tout est dit ou presque dans plusieurs chapitres puissants où domine (ou prédomine) celui intitulé «Les ruptures et l'oubli».
Ce chapitre me semble, en effet, résumer les idées essentielles de Lacheraf dont l'engagement, encore une fois, confirme l'intellectuel qu'il a été, avec humilité et conscience, c'est-à-dire un homme de culture et de bon goût. Son oeuvre reste un repère et surtout une source intarissable de réflexions pour le jeune algérien d'aujourd'hui qui voudrait y puiser références et enseignements dans le vaste domaine des sciences humaines, particulièrement à ce qui touche à la société algérienne. Tel est mon sentiment en ce jour de tristesse. Puis-je ici me permettre de lui rendre un hommage personnel? -Si Mostefa Lacheraf avait été mon professeur d'arabe, en 1951-1952, et j'étais à l'Éducation nationale lorsqu'il y arriva en qualité de ministre en 1977. À mon hommage, j'ajouterai celui, tout aussi ému, de mes anciens camarades du collège de Boufarik.
Kaddour M'HAMSADJI

Le Quotidien d'Oran - 15/16 janvier 2007
Hommage à Mostefa Lacheraf (1917-2007)
l'incarnation du double modèle, d'érudit et d'acteur politique

I - UNE ENFANCE PÉTRIE DES RÉALITÉS SOCIOCULTURELLES DE L'ALGÉRIE ALGÉRIENNE

D'évidence, rien ne prédestinait le jeune Mostefa à une destinée fabuleuse puisque c'est durant ces années noires de la Première Guerre mondiale qu'il vit le jour dans un hameau anonyme, El-Karma des Ouled Bouzayane, une toponymie difficile à repérer dans une région déshéritée, le Hodna, enclave saharienne encadrée par un ensemble de montagnes partie intégrante à la fois de l'Atlas tellien (monts de Belezma et monts éponymes) et de l'Atlas saharien (monts du Mzab et des Ouled Naïl)... De plus, la poursuite de l'enseignement secondaire a failli être compromise, faute de ressources financières suffisantes pour la couverture des frais d'hébergement du jeune lycéen à Alger.

La naissance au sein des « Piliers du Hodna »

« Nous sommes les piliers du Hodna (hna rkaïz l'Hodhna) » (Mostefa Lacheraf, 1998: 11) D'évidence, telle qu'elle a été formulée par le père, cette phrase n'aurait pas dû sensibiliser le bambin en dehors de ce qu'elle semble véhiculer, soit de tardives survivances propres à la jactance tribale d'antan.
En tout état de cause, c'est un message très fort quoique exprimé vaguement et davantage laconiquement mais un message qui ne va pas moins susciter l'éveil et la sensibilité d'autant qu'il a été relié par un autre plus suggestif:
«Ton grand-père est né dans le camp volant (du temps de guerre) à Kef Afou.» (p 13)
En effet, la naissance en soi est troublante pour ne pas laisser l'auditeur indifférent devant un fait nécessitant nombre de questions et de réponses précises. Ne s'agit-il pas d'une naissance intervenue dans des circonstances étranges, dramatiques car directement en rapport avec des faits de guerre, de surcroît dans un site relevant d'une toponymie bien déterminée, le Kef Afou, nécessitant à elle seule bien des explications.
Sans conteste, des données qui dépassent désormais le passé de la famille et son environnement immédiat. S'il s'agit directement de l'histoire d'une région pécise, le Hodna, la guerre en question a dû impliquer de proche en proche tout un ensemble de régions à identifier. N'est-ce pas l'objectif recherché par le père à travers ses deux phrases subjectives à plus d'un titre ?
«Cela m'inclinait à voir de près, et les hommes et les choses du Hodna» (M. Lacheraf, 1998: 11).
Assurément, le message parental a été écouté par des oreilles attentives et mémorisé à jamais. D'autant que le reste de la même phrase l'explicite à merveille en laissant entrevoir d'ores et déjà l'ambition du jeune enfant ainsi que l'option prise prématurément quant au domaine de recherche à investir à l'avenir.
«et donnait déjà à l'histoire (c'est nous qui soulignons), dans un jeune esprit, son assise géographique bien déterminée.»
Sans conteste, la didactique suggestive privilégiée par le père a porté ses fruits en parvenant à fixer l'attention filiale sur non seulement la famille et sa région, le Hodna, mais aussi, et de proche en proche, l'histoire de l'Algérie précoloniale bien inscrite dans son véritable espace géographique et contexte historique bien déterminé. C'est ce qui ressort de la suite de la même citation, à dessein formulée dans la même phrase:
«augmentée de celle du Titteri, une assise non pas régionaliste mais irradiant de proche en proche et consacrant même plus tard une physionomie politique ancienne à la veille de l'agression française de 1830 et durant les luttes nationales sur le terrain jusqu'en 1872.»
Bien plus, à partir de tels repérages dans le temps et l'espace, c'est tout le long parcours à suivre et à concrétiser par l'essai intitulé: L'Algérie, nation et société (1965, 1978).
En définitive, c'est l'esquisse de la problématique générale de l'histoire de l'Algérie contemporaine. Sans conteste, la problématique n'a pas échappé à l'enfant dès les premières suggestions émises par le père. Du reste, l'esquisse à travers cette seule phrase-programme (p 11-13) laisse entrevoir le développement qui s'ensuivra peu à peu. De surcroît, des repérages renouvelés aiguisent davantage la curiosité du jeune enfant, d'autant qu'il est amené à résider à travers un certain nombre de localités et centres urbains représentant autant d'étapes historiques structurant son futur champ de recherches.
Un changement de résidence imposé par la poursuite de la carrière parentale, un cadre de la justice musulmane, dernière institution symbolisant tant bien que mal les fondements de l'Algérie algérienne et encore représentée et défendue parfois stoïquement par des hommes intègres, à l'instar notamment du cadi de Miliana, Abdelkader Ben Moumen (Ch. R Ageron, 1968, I: 503).

« Lectures providentielles à un âge précoce »

Pareille formulation et bien d'autres exprimées à diverses occasions au cours de la rédaction de ses mémoires (M. Lacheraf, 1998), tantôt afin de les expliciter davantage, tantôt pour en renforcer le sens, constituent bien la réponse la plus appropriée et la plus fructueuse à la didactique suggestive privilégiée à dessein par le père.
En effet, pour satisfaire cette passionnante «remontée aux sources», l'enfant s'adonne à «la joie de lire, de la joie d'apprendre si on ne l'a pas pratiquée dès le jeune âge, d'une façon fortuite, à travers des extraits d'oeuvres historiques ou littéraires». Et de rappeler plus loin: «une incessante curiosité et la source d'une joie de lire chaque fois recommencée» (p 79). L'ardent appétit de lire éprouvé par l'enfant dès son jeune âge ne saurait surprendre outre mesure.
En effet, bien que cantonné à Sidi Aïssa, un centre administratif excentré très éloigné des centres urbains pourvus alors de librairies, bibliothèques et organisant régulièrement diverses manifestations culturelles, le jeune enfant, âgé alors de 10 ans environ, commence à se familiariser à coeur joie avec les humanités tant arabes que françaises. N'énumère-t-il pas en priorité des oeuvres de portée universelle dans les deux langues à l'instar de la Rihla du grand voyageur andalou Ibn Jubaïr (1145-1217) effectuée de 1183 à 1185.
C'est à dessein aussi qu'il cite aussitôt un tout autre genre littéraire innovant et en vogue, des titres émanant de Syro-Libanais émigrés en Amérique, alors qu'en littérature d'expression française ce sont de grands classiques en prenant le soin de mentionner à dessein un... Saintine, écrivain peu connu, né à la fin du XVIIIe siècle, auteur d'un roman des mieux écrit, suivant les critiques littéraires. Un roman rarissime tout comme ce vieil exemplaire du Kitab al'Ibar d'Ibn Khaldoun d'édition Boulaq datée du XIXe siècle, et bien d'autres ouvrages lus... dans la maison familiale et appartenant, soit au père, soit aux deux frères aînés, des lycéens, des oeuvres achetées essentiellement chez un marchand ambulant... de fripes. Ainsi tout en n'étant pas toujours assimilées, de telles lectures ne sont pas moins à la hauteur des ambitions de ce jeune prodige en ne cessant de façonner son esprit et d'aiguiser ses sens.
Bien plus, c'est non seulement la projection précoce sur le futur mais aussi le développement de ses facultés et ressources afin d'esquisser les grandes lignes d'une entreprise très prometteuse.

II - LE MODÈLE D'ÉRUDITION INÉDITE

A cet égard, les propos émis par l'éminent islamologue Jacques Berque, en fonction à Sidi Aïssa dans les années 1930, sont très significatifs:
«Le fils du cadi de Sidi Aïssa, Mostefa Lacheraf, poursuit de solides études. L'expérience de l'adolescent a certainement compté dans ses prises de position ultérieures» (Jacques Berque, I962: 142).
Tout en demeurant profondément attaché aux racines ancestrales, l'enfant surdoué du Hodna s'est imprégné méthodiquement et sans relâche à l'interculturalité, source autant d'enrichissement que d'universalisme. A l'école coranique de Sidi Aïssa, l'élève a eu affaire à un jeune maître très pauvre mais éclairé, consacrant ses loisirs à lire les livres et publications renouvelés sans cesse par le marchand de friperie, venant d'Alger chaque semaine... Dépourvu de ton magistral, ce maître, Si Ahmed Medaous, qui a mené une vie semblable à celles des ascètes médiévaux, est devenu plus tard un ami fort apprécié:
«Un modèle intellectuel» ne s'identifiant «certainement (qu') à des dizaines d'exemplaires dans cette sphère de lettrés moyens et besogneux issus des anciennes zaouïas paysannes... » (p 38)
Et de préciser:
«Aussi fait-il partie des rares talebs lettrés modernistes» n'ayant pas d'attache possible avec cette «tradition maraboutique paresseuse» (p 26). «(...) c'est en quelque sorte, le modèle intellectuel nouveau.» (p 38)
Incontestablement, un discernement salutaire à plus d'un titre dans l'immédiat comme plus tard face aux périls et dangers véhiculés par l'intrusion d'idéologies antinationales ayant ciblé les constances identitaires nationales durant la décennie écoulée...
Aux sources d'institutions prestigieuses de l'enseignement supérieur
Après l'obtention du CEP (Certificat d'études primaires) et après avoir été déjà nourri de mythologie grecque et de poésie arabe préislamique, le jeune élève entre de pied ferme en 1930 successivement au lycée de Ben Aknoun comme interne, puis à partir de 1932 au lycée d'Alger comme externe, et disposant par conséquent plus de liberté pour épancher sa grande soif de lecture en quête d'histoire et de savoir: «des années de labeur surhumain», précise-t-il après avoir énuméré nombre d'oeuvres dans les deux langues, oeuvres achetées par soit le père, soit ramenées par le frère aîné et obtenues après chaque distribution des prix en fin d'année:
«A seize ans, j'avais lu presque tous les classiques français, étrangers, et beaucoup de livres arabes anciens et modernes.» (p 258)
Excellente expérience a été aussi celle faite à la Tha'alibyya, «la seule grande école d'études traditionnelles ou modernes en Afrique du Nord et dans le reste du monde arabe - avec la Sâdiqiyya de Tunis - qui avait adopté depuis sa création cette pédagogie de contrôle des connaissances et de la maîtrise rationnelle d'une langue par la méthode combinée de la rédaction, de l'analyse morphologique des mots, des verbes et des structures internes de la phrase, du recours à un langage fidèlement expressif et approprié...» (p 284)
Une prestigieuse institution d'enseignement supérieur encadrée par une pléiade d'érudits d'origine et de formation tant algériennes que françaises. En témoigne à titre d'illustration un Max-Pol Fouchet, grand écrivain, critique d'art et auteur de deux revues créées à Alger. Du reste ses prises de position en faveur de la cause algérienne ont été largement médiatisées particulièrement à travers des émissions télévisuelles.
A la Sorbonne, l'étudiant est parfaitement à l'aise en préparant les différents certificats, élargissant ainsi sans cesse le champ de ses connaissances et investigations non seulement en raison du rôle joué par les structures d'enseignement et de culture localisées dans la capitale française mais aussi par les contacts recherchés ardemment avec d'éminentes personnalités du monde des arts et des lettres. Il en est ainsi notamment du philosophe égyptien Abderrahmane Badawi, de l'écrivain et critique littéraire Taha Hussein, à travers ses oeuvres, de l'écrivain et professeur universitaire Mahmoud el Messaâdi, auteur de nombreuses pièces de théâtre marquantes du théâtre arabe de son époque et l'ayant renouvelé de fond en comble par suite de l'inspiration de vieux récits et mythes de l'Arabie préislamique, tient-il à préciser.

Un esprit encyclopédique

De Sidi Aïssa jusqu'à la Sorbonne via la Taâlibyya, ce brillant cursus ne constitue pas pour autant une fin en soi. C'est bien ce qui ressort de la référence faite en premier lieu à la Rihla d'Ibn Jubaïr (1145-1217) et celle d'Ibn Batouta (130I-1377) mais entrecoupées à dessein par l'historien Tabari (839-923). Les objectifs appréhendés à partir de simples suggestions faites par le père sont ainsi exprimés à travers cette référence. Sa rihla à lui, mais au pluriel car sans cesse renouvelée, doit être une réalité vivante à travers nombre de capitales politiques à la recherche et l'acquisition d'oeuvres de portée universelle, alors qu'il avait déjà réussi à sauver du naufrage au début des années 1940 - années de famine et de typhus - d'une perte irrémédiable une partie des ouvrages de grande valeur ayant appartenu au peintre Etienne Dinet à Boussaâda.
Tels les exemplaires de Tabaqat Ibn Saad et une autre d'Ibn Hicham, soit la biographie circonstanciée du Prophète et de ses Compagnons, et bien d'autres (p 61-67).
En conséquence, des efforts continus dans l'espace et dans le temps. Il en est ainsi bien après les études poursuivies au Quartier latin alors que le jeune universitaire est absorbé par l'activité clandestine poursuivie avec abnégation au sein du PPA. Or bien qu'incarcéré dans les prisons parisiennes et marseillaises, il en profite pleinement. C'est ainsi qu'en 1957 un codétenu à la Santé (Paris) lui passe un précieux livre: Adab el Katib d'Ibn Qutaïba (828-877), puis suivi d'autres tires.
Aussi est-il parvenu à lire ou relire l'ensemble des romans de William Faulkner dans le même centre de détention alors qu'à la suite de son transfert en 1960 à la prison de Fresnes (Paris), via la prison des Beaumettes (Marseille), il parvient à obtenir du... Caire une oeuvre magistrale de 734 pages grand format relative à la thèse de doctorat d'Etat d'Abdel Fattah Ismaïl Chalabi (p 292).
En définitive, ces références disparates, citées à titre d'illustration car imposées par ce cadre trop étroit, ne laissent subsister aucun doute quant à cet esprit encyclopédique propre à Mostefa Lacheraf, un objectif recherché vaille que vaille depuis son enfance. Un esprit encyclopédique au service exclusif d'abord et avant tout de la défense et de la réhabilitation de la culture algérienne, le ciment de cette Algérie algérienne qui a pu survivre à l'agression coloniale en continuant à résister toujours sous diverses formes et attestant ainsi son attachement indéfectible à ses authentiques constantes identitaires.

III - LE FIN OBSERVATEUR ET L'EFFICIENT ACTEUR POLITIQUE

Observateur perspicace et témoin direct d'évènements ayant contribué au renversement du rapport de force entre colonisés et colonisateurs, notamment à la suite du retentissement planétaire de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954 (A Ruscio, 2004), «le Valmy des peuples colonisés» selon la formulation même de Ferhat Abbès (1962), Mostefa Lacheraf s'est investi pleinement aussi bien dans la lutte pour l'indépendance que dans l'édification nationale.

- Un engagement sans faille

Tout en approfondissant inlassablement le modèle d'intellectuel qu'il s'est fixé d'incarner très tôt, Mostefa Lacheraf s'est voué avec droiture et efficience à la cause algérienne. Avec réalisme, sans relâche et en parfaite harmonie avec ses principes et valeurs. Une expérience exaltante forgeant à dessein le modèle de militant idéal.
C'est à la suite de l'intermède forcé de Bou Sâada durant la Seconde Guerre mondiale, qu'il reprend les études à la Faculté de Droit et à la Sorbonne, mais en se consacrant davantage à l'action militante, et en y assumant de nombreuses responsabilités en sa qualité de cadre de la Fédération de France du PPA – MTLD. Au sein de l'émigration algérienne issue de montagnards et paysans paupérisés, tous chassés de leurs terroirs par la misère endémique, le militant – étudiant a toute latitude pour affiner les analyses antérieures et en cours en arpentant les bidonvilles sordides disséminés à travers les périphéries de la capitale française (A Hergo, 2002).
D'autant qu'il est chargé du département de l'information et de la propagande. Sans contexte, des responsabilités absorbantes mais non moins riches d'enseignements, de surcroît couronnées par la publication soutenue d'articles et d'essais destinés avant tout à l'intelligentsia française.
S'agissant de la presse, sa collaboration remonte à 1939 à la suite de son adhésion au parti ayant toujours revendiqué l'indépendance de l'Algérie, soit le PPA, le successeur de l'ENA (Etoile Nord-Africaine). Parmi ses éditoriaux remontant à cette date et insérés dans l'Etoile algérienne, l'organe dirigé alors par M'hamed Yazid, il y a lieu de relever : Naissance du citoyen algérien. Un éditorial toujours d'actualité... puisqu'il était question de la dénonciation d'élections truquées initiées par le gouverneur général M.E. Naegelen.
D'autres études attirent également l'attention à l'instar de : Colonialisme et féodalité. Peu après insérée dans la revue Esprit, (gauche catholique), parue en d'avril 1954..., soit à sept mois du déclenchement de la guerre de Libération nationale. Or, avec d'autres essais, cette même analyse d'ordre historique paraîtra en 1965 puis en 1978 avec comme titre : Algérie, nation et société, œuvre majeure et référence incontournable des études portant sur l'évolution de l'Algérie avant, pendant et après l'occupation coloniale.
Pour ce qui est des responsabilités assumées au sein de la Fédération de France du PPA – MTLD, il y lieu de citer en particulier le secrétariat du groupe parlementaire du MTLD en sus de la responsabilité précitée, l'information et la propagande, deux domaines-clefs à même de cerner forces et faiblesses du parti, de la base au sommet en passant par la personnalité des cinq députés membres du parlement français; chacun d'eux représentant des profils de formation et des conduites très contrastés.
Or, face à un travail de recherches et d'analyses titanesques auquel s'est livré inlassablement Mostefa Lacheraf, la collaboration n'a pas été la hauteur des efforts déployés (p 132- 140). Peine perdue, comme il a tenu à le préciser en toute sérénité :
«(...) Je ne m'entendais plus, et je rentrais dans le rang en rejoignant la base des militants où je demeurais toujours, volontairement, au service du PPA, exerçant un esprit critique en toute liberté...» (p 136).
En fait, cette conclusion s'est imposée d'elle-même, très vite, dès l'été 1946, à la suite de l'attitude méprisante affichée par Messali Hadj vis-à-vis du Président Ho Chi Minh lors de son passage solennel dans la capitale française, en l'amenant à le recevoir chez lui, rue Joseph Bara à Paris... en présence de la presse.
En tout état de cause, très attentif, le militant de base a devancé les évènements ultérieurs, ceux ayant affecté gravement le Comité central (1953) en parvenant à tirer des enseignements à temps. A tous les niveaux, il a livré des messages parfaitement lisibles destinées aux uns et aux autres. Telle est bien la raison d'être de tout militant lucide, actif et assurant ses responsabilités dans l'efficience et la discrétion.
Incontestablement, c'est bien le modèle qu'il s' est imposé méthodiquement en poursuivant ses activités sans relâche, toujours dans la discrétion la plus totale, puis avec plus de sacrifices dans la clandestinité, jusqu'à l'arraisonnement de l'avion devant acheminer de Rabat à Tunis les cinq chefs du FLN hôtes du sultan Mohamed V à la conférence de Tunis. C'est seulement à la suite de cet évènement exceptionnel, que l'opinion publique a été informée de l'arrestation du ... «professeur Lacheraf (le) moins connu» (P. Montagnon, 1984 : 194).
Une détention des plus arbitraires mais qui n'a pas pour autant entravé le chercheur invétéré à poursuivre l'examen d'oeuvres d'essence universelle au sein de ces sinistres pénitenciers sis tant à Paris et Marseille que dans d'autres lieux d internement. Assurément avec la même détermination qu'au- paravent.

- «Le réformateur de l'enseignement bien intentionné»

Au lendemain du recouvrement de la souveraineté nationale, et à la lumière de l'expérience menée loyalement au sein de la Fédération de France du PPA - MTLD, Mostefa Lacheraf aurait pu s'astreindre au seul champ d'observation et d'investigation auquel il s'est toujours voué, en parvenant à valoriser à merveille le modèle d'intellectuel tant recherché passionnément. D'autant que des bouleversements de fond en comble dans tous les domaines n'ont cessé de marquer l'Algérie indépendante dès son avènement.
Plus que jamais, il redouble d'efforts en publiant une œuvre particulièrement dense et féconde en parallèle avec diverses prises de position au fur et à mesure de l'évolution générale du pays. Diplomate de carrière à partir de 1966, il saisit toutes les opportunités, jusque dans les capitales politiques les moins insoupçonnées pour renouveler et enrichir ses fonds bibliothécaires.
Par ailleurs, peu après avoir assuré des responsabilités de 1970 à 1974 à la Présidence de la République, il est amené en toute connaissance de cause à renoncer à son poste d'ambassadeur de la RADP au Mexique pour s'occuper d'un département ministériel en passe de mettre en péril l'école algérienne, tôt ou tard, et par voie de conséquence l'avenir même des générations montantes. Il en est parfaitement conscient, lui qui a décelé à temps les premiers symptôme en dénonçant, avec vigueur, les méfaits des intégristes linguistes ayant pris «en charge d'autorité, et plutôt par idéologie partisane, le destin et l'enseignement de nos enfants, sans s'avouer leur propre médiocrité et leur méconnaissance totale des règles de la scolarité la plus élémentaire.» (p 98).
Quoi qu'il en soit, avant même d'agir à bon escient, et en sa double qualité d'ancien professeur titulaire de lycée depuis 1950 et de conseiller auprès de la Présidence du Conseil pour les problèmes culturels et éducatifs de 1970 à 1974, le thérapeute doit ausculter avant d'arrêter le traitement de choc.
Aussi a-t-il dû entreprendre une visite d'inspection à travers une wilaya très représentative, celle de Béjaïa. Edifiantes sont les premières conclusions au terme de trois journées «menées d'un village à l'autre, d'un lycée de filles à un collège de garçons». De surcroît, des conclusions soulignant un contraste des plus affligeants entre «des richesses juvéniles de bonne volonté, des visages souriant à l'avenir mais toutes et tous ou presque étaient rebutés objectivement par le même obstacle humain, un personnel médiocre qui ne comprenait pas cette chance qu'il gaspillait en pure perte pour le pays.» (p 326).
De surcroît, des conclusions plus affirmatives au terme de nombre d'inspections poursuivies pendant plus d'une année et demie à travers douze willayas sur la trentaine que comptait alors le pays. Des conclusions confirmant une fois de plus que «des intégristes monolinguistes exaltés ignoraient la vraie finalité d'une légitime arabisation scolaire»
C'est bien au cours de ces visites répétées, d'une école à l'autre, au contact des élèves et des maîtres, que le ministre –pédagogue a pu agir avec tact et doigté en montrant la manière dont on utilise le tableau noir, les manuels scolaires, le cahier individuel, «en s'informant de visu de la correction des exercices écrits, de la dicton, de la connaissance d'un vocabulaire de base conforme à l'âge de l'élève.»
Or très vite, l'on a observé, suivant à Adam (1977 : 535), «une petite révolution à l'arrivée de Mostefa Lacheraf, ministre de l'Enseignement fondamental et secondaire, dans le milieu intellectuel et l'enseignement.» En fait, le prétexte est très vite trouvé par les uns et les autres au cours d'une campagne orchestrée durant l'été 1977 (2), en dépit de toutes les clarifications apportées en cadrant bien le débat :
«Il est indéniable que l'arabisation est innocente des méfaits et de la criminelle inertie des siens. Ce n'est pas elle qui est en retard sur le siècle, ce sont eux qui l'ont rétrogradée et maintenue parfois, dans la faiblesse, et en ont fait un objet de chantage inadmissible.»
Et de bien mettre en garde afin d'éviter toute ambiguïté :
«L'arabisation se fera, non pas dans l'optique des revanchards et des médiocres. Et aussi longtemps qu'elle n'atteindra pas ses objectifs par le travail acharné et conscient, et l'effort créateur de ses siens, elle favorisera la compétition dominante dans les faits, sinon dans le principes, d'une langue étrangère quelle qu'elle soit.»
Et d'ajouter : «l'arabisation se mérite par l'effort et la qualité...»
En tout état de cause, un diagnostic à point nommé qui aurait dû être suivi d' un ajustement conséquent. Un diagnostic riche d'enseignement et qui ne reste pas moins toujours d'actualité, comme le soulignent les lenteurs et nombre de problèmes observés durant le quinquennat écoulé, notamment en matière d'enseignement des langues étrangères dont le français.

Conclusion

Extraordinaire est le parcours suivi inlassablement par l'enfant prodige de l'humble école si difficile à localiser dans l'excentrique Hodna, jusqu'à la prestigieuse Sorbonne via la vénérable Thaâlibya. De l'érudit - diplomate de carrière ayant représenté dignement, durant la période faste de la période post-indépendance le pays auquel il s'est voué entièrement depuis sa prime enfance en s'y consacrant, dès cet âge, à rechercher, à travers les humanités antiques et préislamiques, les réalités socio- culturelles et historiques de l'Algérie profonde. A les valoriser sans cesse! Inlassablement!
Sans conteste, l'incarnation d'un double modèle, d'érudit et d'acteur politique, de surcroît conforté et illustré par une œuvre dense et particulièrement féconde. Une œuvre incontournable pour toute recherche approfondie en matière d'histoire, de culture et de sociologie de l'Algérie, voire du Maghreb et du Machrek.
C'est aussi l'homme providentiel qui a été appelé au secours d'une école prise en otage par des monolingues inculquant une idéologie d'importation antinationale. La mission salvatrice à point nommé mais qui n'a pu être menée à bien...
En tout état de cause, une source toujours pérenne. Une source référentielle incontournable. A même de nous concilier pleinement avec nous-mêmes face à des périls plus que jamais pernicieux !
Par Djilali Sari
(Université d'Alger)
Références bibliographiques
NB : les références indiquées et le numéro de page renvoient aux mémoires de Mostefa Lacheraf (1998).

- Lachreraf M. (1965) : L' Algérie, nation et société, Paris, F Maspéro, Alger, SNED, 1978, 332p.
- Lacheraf M. (1977) : Les problèmes de l enseignement et l'éducation, Revue Algérienne des Sciences Juridiques, Economiques et Politiques, Alger, septembre, no 3, p 459-471.
- Lachreraf M. (1987) : Écrits didactiques sur la culture, l'histoire et la société, Alger ENAP
- Lachreraf M. (1998) : Des noms et des lieux, Mémoire d'une Algérie oubliée, Alger, éd. Casbah, 335 p.
- Montagnon P. (1984) : La guerre d' Algérie, genèse et engrenage d'une tragédie, Paris, Pigmalion / Gérard Watelet, 450 p.
- Ruscio A, Tignères S (2004) : Dien Bien Phu, mythes et réalités. Les échos d'une bataille, 1954-2004, Les Indes savantes, Paris (sous presse).
- Sari Dj. (1998) : Mémoire d'une Algérie oubliée, El Watan, Alger, Ier février, p 13.

El Watan - 14 janvier 2007
Une œuvre, un engagement

La mort de Mostefa Lacheraf est tombée comme un couperet. Hier dans son domicile à Clairval (Alger), une chape de tristesse enveloppait le lieu. Sa femme Souhila, très digne dans sa douleur, reçoit les condoléances. Elle nous raconte l'attaque cardiaque qu'il a eue le 21 décembre 2006 à l'aéroport Houari Boumediène alors qu'ils s'apprêtaient à faire un voyage. Il n'était pourtant pas cardiaque.

Un accident vasculo-cérébral a fait basculer son destin. « Il a été hospitalisé le même jour et il est resté très lucide jusqu'à la dernière minute, à part quand il est tombé dans le coma à deux reprises. Il a beaucoup souffert. Je lui lisais les journaux et il recevait de la visite », témoigne-t-elle. Durant 21 jours, elle a dormi aux côtés de son mari jusqu'à hier à 11h36 où il a rendu l'âme au CNMS à Ben Aknoun, après « avoir passé une nuit atroce et épouvantable ».
A notre arrivée, il y avait déjà les amis et quelques proches du défunt qui sont venus, par petits groupes, témoigner leur compassion. Vers 17h51, Khalida Toumi, ministre de la Culture, arrive. Mme Toumi serre dans ses bras la femme de Mostefa Lacheraf, les yeux embués de larmes. C'est un grand moment d'émotion ! Elle venait trois fois par jour le voir. Aujourd'hui, il n'est plus là. Il ne pouvait rien dire, il était torturé, car il se voyait partir.
« Il n'arrivait pas à s'exprimer. L'Algérie perd un intellectuel immense. Tout le Maghreb le perd. Les ministres, qui étaient présents à l'occasion de la manifestation ''Alger, capitale de la culture arabe 2007'', ont été ébranlés. Ils vivaient la destruction du pilier de la pensée maghrébine moderne. C'était un penseur pur et un cerveau qui fonctionnait à 1000 à l'heure. Il donnait tout le temps des analyses et des points de vue. Lacheraf nous manque déjà : il était une personnalité très attachante. »
Le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, a été aussi très affecté en apprenant la triste nouvelle en montant dans sa voiture après avoir assisté à l'ouverture officielle de la manifestation « Alger, capitale de la culture arabe 2007 ». Selon Khalida Toumi, « le Président l'adorait. Il était d'une rectitude très difficile à suivre ». Elle nous raconte une histoire que le Président aime bien raconter à son sujet : « Le jour de ses noces en Argentine, où il était ambassadeur, il est allé faire ses courses et acheter les produits de sa poche. Quand on lui a fait la remarque, il a répondu : c'est mon mariage pas celui de l'Etat. »
Boualem Bourouiba cache ses larmes derrière un visage fermé. Le syndicaliste et ami de Lacheraf affirme : « C'est une journée de tristesse. On se sépare d'un compagnon qui était pour nous un monument. On peut être fiers de l'avoir côtoyé. On a partagé des connaissances dans divers domaines. Il était un intellectuel algérien passionné. Nous l'avons connu dans les camps. Désigné comme ministre de l'Education nationale, cette nomination a été perçue comme un espoir, mais son mandat n'a duré qu'un an et demi. Nous l'avons connu aussi au Conseil consultatif national (CCN) à l'époque de Boudiaf en 1992. C'est une séparation douloureuse. » Si El Hachemi Troudi, un autre membre du CCN, nous déclare : « C'est une grande perte pour l'Algérie. Il laisse une situation déstabilisante politique, sociale et économique. J'espère que son livre Des noms et des lieux sera lu et relu et donnera matière à réflexion. »
Kamel Benelkadi

Le Soir d'Algérie - 14 janvier 2007
Décès de Mostefa Lacheraf

Mostefa Lacheraf, personnalité politique, historique, homme de lettres et commis de l'Etat, est décédé hier à Alger, à l'âge de 90 ans. Ex-ministre de l'Education nationale dans le gouvernement du défunt président Houari Boumediene et ambassadeur dans plusieurs capitales étrangères, Mostefa Lacheraf s'est éteint à l'âge de 90 ans, a-t-on appris auprès de sa famille.
Le défunt, connu surtout pour ses essais sur l'histoire du nationalisme algérien, a été admis le 23 décembre 2006 à l'Etablissement hospitalier spécialisé (EHS) du Dr Maouche Mohamed Amokrane, (ex-Centre national de la médecine sportive), situé à Clairval, dans la commune de Bouzaréah à Alger, suite à un accident cardiovasculaire cérébral (AVC). Le défunt sera enterré aujourd'hui au cimetière d'El-Alia d'Alger, après la prière du Dohr.

Liberté - 14 janvier 2007
Un monument intellectuel s'en va

Avec la disparition de ce militant de la cause nationale, intellectuel, homme de lettres, maîtrisant à la perfection les langues arabe et française, c'est une partie de l'histoire du pays qui nous quitte.

C'est un monument de la mémoire intellectuelle nationale sans équivalent que l'Algérie perd à travers la disparition de Mostefa Lacheraf, décédé hier à Alger. Militant de la cause nationale, intellectuel, homme de lettres, qui maîtrise à la perfection les langues arabe et française. C'est autant de dimension qui se conjugue dans cet homme qui laissera l'Algérie orpheline de son génie. Militant de la cause nationale, Mostefa Lacheraf fut parmi les cinq responsables de la Révolution, arrêtés le 22 octobre 1956, suite à l'opération pirate qui s'est soldée par l'arraisonnement, par les autorités françaises, du DC3 d'Air Atlas, en partance de Rabat vers Tunis.
Universitaire connu pour ses essais sur la Révolution algérienne, Mostefa Lacheraf a vu son destin lié aux figures politiques de la guerre de Libération nationale, suite à son internement à la prison de la Santé (France), en compagnie de Mohamed Boudiaf, Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed et Mohamed Khider. Né le 7 mars 1917 à El-Kerma, douar des Ouleds Bouziane, dans la commune de Sidi Aïssa, dans la région de M'sila, le défunt Lacheraf a enseigné l'arabe au lycée Saint-Louis. Il est issu d'une double culture française et arabe.
Lacheraf a fait des études secondaires aux lycées de Ben Aknoun et d'Alger, puis à la medersa Thaâlibiyya, puis des études supérieures à la Sorbonne. Il a adhéré au Parti du peuple algérien en 1939 et il a exercé en qualité de juge à Boussaâda en 1942-1943. Le défunt a contribué à la rédaction de l'Étoile Algérienne, journal de la Fédération de France du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Vers la fin des années 1940, marquées par la crise du PPA de 1949, Lacheraf s'est manifesté par des contributions régulières aux revues Esprit, Les Temps Modernes, Les Cahiers internationaux et Présence africaine, où il a publié ses premiers écrits sur l'histoire du nationalisme algérien.
Militant actif du Front de libération nationale (FLN) dans l'émigration, il est devenu membre de la Fédération FLN de France avant de rejoindre l'Espagne vers la fin septembre 1956. En Espagne, il a rencontré Mohamed Khider, membre de la délégation extérieure du FLN, qui activait à partir du Caire. Ce dernier lui a demandé d'intégrer la délégation officielle du FLN devant se rendre au Maroc et en Tunisie. Membre du Conseil national de la révolution, le défunt Mostefa Lacheraf a participé au congrès de Tripoli. Il a été parmi l'équipe qui a rédigé le Programme de Tripoli, au sein de laquelle il a défendu avec ferveur la notion de “la Révolution démocratique et populaire”.
Ex-rédacteur en chef du quotidien El Moudjahid, Mostefa Lacheraf a également occupé des postes diplomatiques après l'Indépendance, dont celui d'ambassadeur en Argentine à partir de 1965. Rappelé par le défunt président Houari Boumediene à Alger, il a été nommé en qualité de conseiller aux affaires culturelles auprès du président de la République, avant de se voir confier le portefeuille ministériel de l'Éducation nationale dans le gouvernement du 23 avril 1977 pour assurer ensuite le poste de délégué permanent de l'Algérie à l'Unesco. Il a collaboré à la rédaction de la Charte nationale (1975-76) et il a aussi exercé comme diplomate algérien au Mexique, avant de prendre sa retraite en septembre 1986, après avoir assuré la représentation diplomatique algérienne à Lima au Pérou.
Le défunt est surtout connu par ses essais d'histoire sur le mouvement nationaliste algérien et la notion du nationalisme dans la Révolution algérienne, qu'il a reproduit dans son livre phare Algérie, nation et société, en réponse à la thèse émise par le secrétaire général du Parti communiste français dans les années 1940, où il prétendait que “l'Algérie est une nation en formation”.
La dernière contribution écrite du défunt était une réflexion sur l'histoire de l'Algérie à partir de la toponymie, à travers son livre Des noms et des lieux. L'écrivain et intellectuel Mostefa Lacheraf a fait l'objet d'un colloque scientifique du 18 au 20 décembre 2004, organisé par la revue Naqd et l'Association algérienne pour le développement de la recherche sociale (Aadress).
Les actes de ce colloque ont été publiés par les éditions Casbah, dans les deux langues arabe et française.

Bibliographie non exhaustive de Mostefa Lacheraf
Mostefa Lacheraf, décédé hier à Alger à l'âge de 90 ans, a laissé des œuvres de référence en termes de compréhension du mouvement de libération nationale en Algérie. Voici une bibliographie non exhaustive du défunt :
- Des noms et des lieux, Mémoires d'une Algérie oubliée (Alger, Casbah Édition, 1998).
- Littérature de combat, essais d'introduction : étude préfaces (Alger, Bouchène, 1991).
- Algérie et Tiers-Monde. Agressions, résistances et solidarités internationales (Bouchène, 1989).
- Écrits didactiques sur la culture, l'histoire et la société (Alger, En.AP.1988)
- Algérie et Tiers-Monde (Algérie, Enal, 1982) (Rééd., Bouchène, 1989)
- Algérie, nation et société (Paris, Maspero, 1965) (Alger, Sned, 1978)
- Chansons de jeunes filles arabes (Paris, Seghers, 1954).
- Poèmes in Départ (Béziers, Sidep, 1952).
- En 2005, il signe un ouvrage Les ruptures et l'oubli, un essai d'interprétation des idéologies, édité par Casbah Éditions.
N. Sebti./APS

L'Expression 4 octobre 2006
«L'arbre à sept branches»

Lorsque les écrits évoquent un symbolisme qui n'appartient pas «à la décoration ordinaire», il représente «dans notre art, une rivière». Tous les écrits de Lacheraf portent cette marque.

En publiant en arabe et en français les Actes du Colloque scientifique (18-20 décembre 2004), organisé par l'Association AADRESS et la Revue NAQD en hommage à Mostefa Lacheraf et sous l'intitulé Mostefa Lacheraf, un itinéraire, une oeuvre, une référence, Casbah éditions nous fait une belle gratification éditoriale.
Le grand mérite revient d'abord, évidemment, aux organisateurs et à tous ceux qui ont pu contribuer à éclaircir, dans le présent essai, une oeuvre dense et puissante d'un auteur aussi essentiel que demeure Mostefa Lacheraf. Cela est d'autant plus agréable, plus juste, plus équitable, que les contributions sont libres de toutes contraintes dans le choix des thèmes et dans leur rapport direct avec l'auteur, objet d'étude. On y a passé en revue ce qu'il a pu être: l'intellectuel, le militant, le politique, l'idéologue, l'écrivain, le poète, le critique, le sociologue, le pédagogue, le chercheur,...le penseur.
La coordination et la présentation des Actes par Omar Lardjane replacent l'hommage dans une remarquable pertinence qui autorise un meilleur accès à la connaissance des écrits de Lacheraf, voire qui favorise une possible élaboration d'une réflexion nouvelle, originale, rigoureuse, certes provisoire, mais assurément utile et donc d'emblée prometteuse, d'un savoir plus approfondi pour un développement et une évolution mieux maîtrisée de «L'Algérie, 50 ans après: Nation/Société/Culture».
Bien que l'ensemble des textes traitent impeccablement certains aspects de la pensée et de l'écriture de Mostefa Lacheraf, je ne puis m'empêcher, chemin faisant dans ces enrichissantes lectures, de me laisser émouvoir par les souvenirs de ce très estimable militant syndicaliste et pédagogue, Aïssa Baïod, notre grand aîné, dont le charme est dans sa parole passionnément humaine. Originaire de Bou-Saâda, ville proche de Sidi-Aïssa, commune où est situé El Kerma des Oulâd Bouzayyâne, le hameau natal de Mostefa Lacheraf, Baïod parle de sa propre vie, mais c'est pour nous aider à cerner les sentiments, les inquiétudes et les exigences de Mostefa Lacheraf.
Ils sont tous les deux de la même région; ils ont tant de choses à partager; et pour elle, ils ont le même amour et le même respect. Résumant ses impressions au contact de Mostefa Lacheraf, Si Aïssa écrit: «Nous découvrons cet être si viril et courageux, si noble et si lucide, avec un coin d'enfance demeuré fragile et parfois un peu timide.»
Ces indications me rappellent quelque peu le physique et le tempérament de mon professeur d'arabe (d'arabe «dialectal», hélas! mais nous étions en 1951) quand d'Aumale (aujourd'hui Sour El-Ghozlane), j'étais venu étudier au Collège moderne de Boufarik. Mon professeur, qui n'était autre que M.Mostefa Lacheraf, aimait les contes populaires et, pour exercice de traduction vers l'arabe dialectal, il nous offrait, un conte écrit en français dont il était l'auteur.
Ce conte, si je me fie à ma mémoire, était encore sous forme de feuillets manuscrits; il avait pour titre «Le Jeu de Gaïr ou l'arbre à sept branches». J'en fus doublement fasciné ainsi que trois ou quatre camarades qui étaient Algériens, car nous étions dans une classe qui comptait plus d'une trentaine d'élèves, enfants de pieds-noirs. Je redécouvris une légende de chez nous, aux couleurs et aux accents de ma région (Bou-Saâda, Sidi-Aïssa, Sour El-Ghozlane) et une langue sous-jacente parfaitement parlée, riche, vraie et vivante!...
Le témoignage de Slimane Aït Sidhoum, lui aussi originaire de Sidi-Aïssa («deuxième village natal» de Lacheraf) et ce qu'il rapporte des témoignages des habitants de cette ville sous-tendent en quelque manière les travaux de recherche de qualité déjà commencés ici et ailleurs sur «Mostefa Lacheraf: l'homme et l'oeuvre» et expliquent simplement sa personnalité, et mieux que la vanité de cent articles de quelque professionnel en mal de reconnaissance.
Au terme du juste hommage qui lui est rendu par l'AADRESS et NAQD, peut-être une réflexion est née: inciter à continuer bellement à travailler dans ce même chantier et à en ouvrir d'autres sur d'autres sujets pour enfin assurer une continuité salvatrice qui apporterait aux Algériens une fraîcheur nouvelle au goût de se connaître et de s'enrichir mutuellement au cours d'une grande rencontre avec eux-mêmes qu'ils doivent organiser de toute urgence et sans cesse renouveler.
Kaddour M'HAMSADJI

Info Soir 20 décembre 2004
Un homme à la croisée des idées
Par Yacine Idjer

«Algérie, 50 ans après : nation, société, culture» est le thème du colloque scientifique qui, depuis samedi, se tient à la Bibliothèque nationale.

Pour la journée de dimanche, les participants sont intervenus sur plusieurs thèmes.
Mohamed Abbas a, dans un premier temps, évoqué la figure de Mostefa Lacheraf, l'intellectuel engagé. «Mostefa Lacheraf est considéré comme un modèle du nationalisme algérien. Il s'est engagé dans la pensée dès 1945.»
L'engagement de Mostefa Lacheraf, selon l'intervenant, s'inscrit d'emblée dans le choix de réagir contre le colonialisme et l'idéologie colonialiste.
L'intervention de Mohamed-Lakhdar Maougal, universitaire, a jeté la lumière sur la personnalité du penseur. Son intervention s'insère dans «un discours discordant». Sa lecture a d'abord fait ressortir un aspect de la personnalité de Mostefa Lacheraf méconnu du public, celui d'un poète, en lisant, en guise de préambule, un texte-poème, extrait d'un recueil publié au début des années 1950, et intitulé Chanson de jeunes filles arabes.
Et de mettre l'accent sur l'originalité et la richesse de cet homme «qui s'est frotté à un certain nombre de disciplines comme la littérature, la linguistique, l'histoire, le patrimoine populaire...», insistant sur le fait que «ses textes sont riches, informatifs, fouillés, documentés, rédigés dans un style complexe et composé, et derrière lesquels vient s'organiser un discours militant.» L'intervenant a mis plutôt l'accent sur le militantisme de l'idéologue, un engagement politique réactionnaire, que sur l'esprit critique et analytique. Et pour étayer sa thèse, il a pris La Colline oubliée de Mouloud Mammeri paru en 1952, comme exemple. «Mostefa Lacheraf a fait une lecture politique du discours littéraire sans le soumettre à une analyse méthodologique et universitaire, le taxant, de fait, de roman berberiste.» Cela a fait que Mouloud Mammeri a fait l'objet de tant de critiques incendiaires.
Par ailleurs, Mohamed Ghalem a présenté le penseur dans son engagement face à l'extrémisme religieux. «Le discours qu'érige Mostefa Lacheraf est un contre-discours. Il s'organise à partir du réel (en se basant sur la réalité de la tragédie algérienne et à partir des faits historiques), il est basé sur une méthodologie scientifique, abordant ainsi ses idées et exposant les faits autour desquels s'édifie sa pensée.» Selon le communicant, et à partir de la réflexion du penseur, l'extrémisme religieux est un fait historique, voire une résurgence historique qui apparaît, puis disparaît, pour réapparaître, selon les conjonctures et les données du moment.
Et de qualifier «l'extrémisme religieux (selon Lacheraf) d'islamisme politique» dont le seul but consiste à provoquer une rupture dans l'histoire de l'Algérie, et de plonger la société dans l'obscurantisme.
Enfin, et pour finir, Mourad Yelles, universitaire, a évoqué l'intérêt que porte Lacheraf à la culture populaire. Il «a beaucoup travaillé sur la tradition orale et la culture populaire aux fins de donner à cette culture sa dimension internationale, ainsi qu'une légitimité esthétique et idéologique.»
Y. I.

Suite 2 avenir 

Source : http://mostaganem-anr-bechikh.blogspot.com

Publié dans Hommage

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article